REVUE DE LIVRE
Narcisse et Goldmund
Laura Schäfer
Derrière les murs clos du monastère de Mariabronn, Narcisse, jeune moine d'une discipline exemplaire, mène une existence d'ascèse et de rigueur. Loin du tumulte du monde, il s'est construit une vie soigneusement ordonnée, rythmée par les offices, la méditation et le travail intellectuel. C'est dans ce sanctuaire qu'arrive Goldmund, un jeune étudiant que son père destine à la même vocation, et qui se prend naturellement d'admiration pour Narcisse. Ces deux êtres incarnent une dualité que chacun de nous porte en soi.
En les confrontant, Hesse façonne deux figures de l'identité humaine. Narcisse représente la voie paternelle : il cherche le sens dans la contemplation rigoureuse et l'abstraction. Il s'est accompli à travers la discipline et le renoncement qu'exige sa vocation. Goldmund, lui, se tient à l'opposé. C’est le symbole de la voie maternelle, où le sens jaillit de l'immersion dans l'immédiateté de la vie. Sa sensibilité exacerbée aspire à plonger dans l'expérience brute et libre de l'existence.
Ces natures différentes engendrent des besoins contraires : Narcisse a besoin de retrait et de silence, Goldmund d'engagement et d'intensité. L'un s'enracine dans les idées et les principes, l'autre dans la terre et les sensations. Cette dichotomie reflète notre propre tension intérieure et permet à Hesse d'explorer ce que nous sommes. C'est une méditation sur la façon de réconcilier nos natures complémentaires, le Goldmund et le Narcisse qui cohabitent en nous, et sur cette question éternelle : lequel nourrir ? Comment vivre ? Narcisse dit à Goldmund :
« Les natures comme la tienne, dotées de sens vifs et délicats, les êtres tournés vers l'âme, les rêveurs, les poètes, les amants, vous êtes presque toujours supérieurs à nous, créatures de l'esprit. Vous tenez votre être de vos mères. Vous vivez pleinement ; vous avez reçu en partage la force d'aimer, la capacité de ressentir. Tandis que nous, créatures de raison, nous ne vivons pas pleinement, nous habitons une terre aride, même si nous semblons souvent vous guider et vous gouverner. À vous appartiennent la plénitude de la vie, la sève du fruit, le jardin de la passion, le beau pays de l'art. Votre demeure, c'est la terre ; la nôtre, c'est le monde des idées. Vous risquez de vous noyer dans le monde des sens ; nous, de suffoquer dans un vide sans air. Vous êtes un artiste ; je suis un penseur. Vous dormez au sein de la mère ; moi, je veille dans le désert. »

Gentilino, by Hermann Hesse, 1924
Une fois éveillé à sa vraie nature, Goldmund se jette dans les courants désordonnés du monde réel, errant sur les routes et dans les forêts, traversant épreuves et souffrances, embrassant les extases et les tourments que réserve le face-à-face avec la vie. Le vaste monde était désormais devenu réalité :
« Oh, comme tout était incompréhensible, et au fond triste, bien que ce fût beau aussi. On ne savait rien. On vivait, on courait sur la terre, on chevauchait à travers les forêts, et certaines choses semblaient si pleines d'appel, de promesse et de nostalgie : une étoile dans le soir, une campanule bleue, un étang couleur de roseau, le regard d'un être humain ou d'une vache. Et parfois il semblait que quelque chose, jamais encore vu mais longtemps désiré, était sur le point d'advenir. »
Avec une remarquable habileté, Hesse fait de cette existence vagabonde un symbole de notre identité maternelle, une identité que l'intellect ne saurait juger ni condamner. Il réhabilite avec finesse la valeur d'une éducation buissonnière, désamorçant d'avance les critiques « rationnelles » qui tourneraient une telle vie en dérision. Ce désamorçage trouve son prolongement dans l'idée que l'étincelle divine peut être préservée : qu'un homme peut descendre dans les profondeurs les plus sombres de la vie, s'y salir de sang et de chaos, et en ressortir intact, plus vivant que jamais :
« Un homme destiné à de grandes choses peut descendre dans les profondeurs les plus basses du chaos sanglant et ivre de la vie, se souiller de poussière et de sang, sans pour autant devenir mesquin et vulgaire, sans éteindre en lui l'étincelle divine. Il peut errer dans les ténèbres les plus épaisses sans que s'éteignent la lumière divine et la force créatrice qui brûlent dans le sanctuaire de son âme. Narcisse avait regardé de près la vie chaotique de son ami, et ni son amour ni son respect pour lui n'en avaient été diminués. Il lui avait été facile, dans leurs conversations, de paraître supérieur à Goldmund, d'opposer sa discipline et son ordre intellectuel aux passions de son ami. Mais chaque petit geste de l'une des figures sculptées par Goldmund, chaque regard, chaque branche et chaque pli de robe, tout cela ne valait-il pas davantage ? N'était-ce pas plus réel, plus vivant, plus irremplaçable que tout ce qu'un penseur pourrait jamais accomplir ? »
Ayant ainsi, à la manière de Narcisse avec Goldmund, désamorcé les défenses du lecteur, Hesse peut enfin poser sa grande question, longuement préparée : comment devons-nous vivre ? Une question qui, désormais, place la liberté et la discipline sur un pied d'égalité.
REVUE DE LIVRE
Narcisse et Goldmund
Laura Schäfer
Derrière les murs clos du monastère de Mariabronn, Narcisse, jeune moine d'une discipline exemplaire, mène une existence d'ascèse et de rigueur. Loin du tumulte du monde, il s'est construit une vie soigneusement ordonnée, rythmée par les offices, la méditation et le travail intellectuel. C'est dans ce sanctuaire qu'arrive Goldmund, un jeune étudiant que son père destine à la même vocation, et qui se prend naturellement d'admiration pour Narcisse. Ces deux êtres incarnent une dualité que chacun de nous porte en soi.
En les confrontant, Hesse façonne deux figures de l'identité humaine. Narcisse représente la voie paternelle : il cherche le sens dans la contemplation rigoureuse et l'abstraction. Il s'est accompli à travers la discipline et le renoncement qu'exige sa vocation. Goldmund, lui, se tient à l'opposé. C’est le symbole de la voie maternelle, où le sens jaillit de l'immersion dans l'immédiateté de la vie. Sa sensibilité exacerbée aspire à plonger dans l'expérience brute et libre de l'existence.
Ces natures différentes engendrent des besoins contraires : Narcisse a besoin de retrait et de silence, Goldmund d'engagement et d'intensité. L'un s'enracine dans les idées et les principes, l'autre dans la terre et les sensations. Cette dichotomie reflète notre propre tension intérieure et permet à Hesse d'explorer ce que nous sommes. C'est une méditation sur la façon de réconcilier nos natures complémentaires, le Goldmund et le Narcisse qui cohabitent en nous, et sur cette question éternelle : lequel nourrir ? Comment vivre ? Narcisse dit à Goldmund :
« Les natures comme la tienne, dotées de sens vifs et délicats, les êtres tournés vers l'âme, les rêveurs, les poètes, les amants, vous êtes presque toujours supérieurs à nous, créatures de l'esprit. Vous tenez votre être de vos mères. Vous vivez pleinement ; vous avez reçu en partage la force d'aimer, la capacité de ressentir. Tandis que nous, créatures de raison, nous ne vivons pas pleinement, nous habitons une terre aride, même si nous semblons souvent vous guider et vous gouverner. À vous appartiennent la plénitude de la vie, la sève du fruit, le jardin de la passion, le beau pays de l'art. Votre demeure, c'est la terre ; la nôtre, c'est le monde des idées. Vous risquez de vous noyer dans le monde des sens ; nous, de suffoquer dans un vide sans air. Vous êtes un artiste ; je suis un penseur. Vous dormez au sein de la mère ; moi, je veille dans le désert. »

Gentilino, by Hermann Hesse, 1924
Une fois éveillé à sa vraie nature, Goldmund se jette dans les courants désordonnés du monde réel, errant sur les routes et dans les forêts, traversant épreuves et souffrances, embrassant les extases et les tourments que réserve le face-à-face avec la vie. Le vaste monde était désormais devenu réalité :
« Oh, comme tout était incompréhensible, et au fond triste, bien que ce fût beau aussi. On ne savait rien. On vivait, on courait sur la terre, on chevauchait à travers les forêts, et certaines choses semblaient si pleines d'appel, de promesse et de nostalgie : une étoile dans le soir, une campanule bleue, un étang couleur de roseau, le regard d'un être humain ou d'une vache. Et parfois il semblait que quelque chose, jamais encore vu mais longtemps désiré, était sur le point d'advenir. »
Avec une remarquable habileté, Hesse fait de cette existence vagabonde un symbole de notre identité maternelle, une identité que l'intellect ne saurait juger ni condamner. Il réhabilite avec finesse la valeur d'une éducation buissonnière, désamorçant d'avance les critiques « rationnelles » qui tourneraient une telle vie en dérision. Ce désamorçage trouve son prolongement dans l'idée que l'étincelle divine peut être préservée : qu'un homme peut descendre dans les profondeurs les plus sombres de la vie, s'y salir de sang et de chaos, et en ressortir intact, plus vivant que jamais :
« Un homme destiné à de grandes choses peut descendre dans les profondeurs les plus basses du chaos sanglant et ivre de la vie, se souiller de poussière et de sang, sans pour autant devenir mesquin et vulgaire, sans éteindre en lui l'étincelle divine. Il peut errer dans les ténèbres les plus épaisses sans que s'éteignent la lumière divine et la force créatrice qui brûlent dans le sanctuaire de son âme. Narcisse avait regardé de près la vie chaotique de son ami, et ni son amour ni son respect pour lui n'en avaient été diminués. Il lui avait été facile, dans leurs conversations, de paraître supérieur à Goldmund, d'opposer sa discipline et son ordre intellectuel aux passions de son ami. Mais chaque petit geste de l'une des figures sculptées par Goldmund, chaque regard, chaque branche et chaque pli de robe, tout cela ne valait-il pas davantage ? N'était-ce pas plus réel, plus vivant, plus irremplaçable que tout ce qu'un penseur pourrait jamais accomplir ? »
Ayant ainsi, à la manière de Narcisse avec Goldmund, désamorcé les défenses du lecteur, Hesse peut enfin poser sa grande question, longuement préparée : comment devons-nous vivre ? Une question qui, désormais, place la liberté et la discipline sur un pied d'égalité.
REVUE DE LIVRE
Narcisse et Goldmund
Laura Schäfer
Derrière les murs clos du monastère de Mariabronn, Narcisse, jeune moine d'une discipline exemplaire, mène une existence d'ascèse et de rigueur. Loin du tumulte du monde, il s'est construit une vie soigneusement ordonnée, rythmée par les offices, la méditation et le travail intellectuel. C'est dans ce sanctuaire qu'arrive Goldmund, un jeune étudiant que son père destine à la même vocation, et qui se prend naturellement d'admiration pour Narcisse. Ces deux êtres incarnent une dualité que chacun de nous porte en soi.
En les confrontant, Hesse façonne deux figures de l'identité humaine. Narcisse représente la voie paternelle : il cherche le sens dans la contemplation rigoureuse et l'abstraction. Il s'est accompli à travers la discipline et le renoncement qu'exige sa vocation. Goldmund, lui, se tient à l'opposé. C’est le symbole de la voie maternelle, où le sens jaillit de l'immersion dans l'immédiateté de la vie. Sa sensibilité exacerbée aspire à plonger dans l'expérience brute et libre de l'existence.
Ces natures différentes engendrent des besoins contraires : Narcisse a besoin de retrait et de silence, Goldmund d'engagement et d'intensité. L'un s'enracine dans les idées et les principes, l'autre dans la terre et les sensations. Cette dichotomie reflète notre propre tension intérieure et permet à Hesse d'explorer ce que nous sommes. C'est une méditation sur la façon de réconcilier nos natures complémentaires, le Goldmund et le Narcisse qui cohabitent en nous, et sur cette question éternelle : lequel nourrir ? Comment vivre ? Narcisse dit à Goldmund :
« Les natures comme la tienne, dotées de sens vifs et délicats, les êtres tournés vers l'âme, les rêveurs, les poètes, les amants, vous êtes presque toujours supérieurs à nous, créatures de l'esprit. Vous tenez votre être de vos mères. Vous vivez pleinement ; vous avez reçu en partage la force d'aimer, la capacité de ressentir. Tandis que nous, créatures de raison, nous ne vivons pas pleinement, nous habitons une terre aride, même si nous semblons souvent vous guider et vous gouverner. À vous appartiennent la plénitude de la vie, la sève du fruit, le jardin de la passion, le beau pays de l'art. Votre demeure, c'est la terre ; la nôtre, c'est le monde des idées. Vous risquez de vous noyer dans le monde des sens ; nous, de suffoquer dans un vide sans air. Vous êtes un artiste ; je suis un penseur. Vous dormez au sein de la mère ; moi, je veille dans le désert. »

Gentilino, by Hermann Hesse, 1924
Une fois éveillé à sa vraie nature, Goldmund se jette dans les courants désordonnés du monde réel, errant sur les routes et dans les forêts, traversant épreuves et souffrances, embrassant les extases et les tourments que réserve le face-à-face avec la vie. Le vaste monde était désormais devenu réalité :
« Oh, comme tout était incompréhensible, et au fond triste, bien que ce fût beau aussi. On ne savait rien. On vivait, on courait sur la terre, on chevauchait à travers les forêts, et certaines choses semblaient si pleines d'appel, de promesse et de nostalgie : une étoile dans le soir, une campanule bleue, un étang couleur de roseau, le regard d'un être humain ou d'une vache. Et parfois il semblait que quelque chose, jamais encore vu mais longtemps désiré, était sur le point d'advenir. »
Avec une remarquable habileté, Hesse fait de cette existence vagabonde un symbole de notre identité maternelle, une identité que l'intellect ne saurait juger ni condamner. Il réhabilite avec finesse la valeur d'une éducation buissonnière, désamorçant d'avance les critiques « rationnelles » qui tourneraient une telle vie en dérision. Ce désamorçage trouve son prolongement dans l'idée que l'étincelle divine peut être préservée : qu'un homme peut descendre dans les profondeurs les plus sombres de la vie, s'y salir de sang et de chaos, et en ressortir intact, plus vivant que jamais :
« Un homme destiné à de grandes choses peut descendre dans les profondeurs les plus basses du chaos sanglant et ivre de la vie, se souiller de poussière et de sang, sans pour autant devenir mesquin et vulgaire, sans éteindre en lui l'étincelle divine. Il peut errer dans les ténèbres les plus épaisses sans que s'éteignent la lumière divine et la force créatrice qui brûlent dans le sanctuaire de son âme. Narcisse avait regardé de près la vie chaotique de son ami, et ni son amour ni son respect pour lui n'en avaient été diminués. Il lui avait été facile, dans leurs conversations, de paraître supérieur à Goldmund, d'opposer sa discipline et son ordre intellectuel aux passions de son ami. Mais chaque petit geste de l'une des figures sculptées par Goldmund, chaque regard, chaque branche et chaque pli de robe, tout cela ne valait-il pas davantage ? N'était-ce pas plus réel, plus vivant, plus irremplaçable que tout ce qu'un penseur pourrait jamais accomplir ? »
Ayant ainsi, à la manière de Narcisse avec Goldmund, désamorcé les défenses du lecteur, Hesse peut enfin poser sa grande question, longuement préparée : comment devons-nous vivre ? Une question qui, désormais, place la liberté et la discipline sur un pied d'égalité.
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