MUSIQUE
Apprivoiser le Jazz
Raphael Touzelet
La première fois que j’ai écouté du jazz, j’avais treize ans et je n’ai rien compris. Kind of Blue est le premier album du genre que j’ai lancé. Rien n’était clair, les rares passages harmoniquement conformes à mes habitudes étaient vite rattrapés par une dissonance imprévisible. Tout ça en faisait un chaos indéchiffrable. J’étais définitivement hermétique à cette musique qui bénéficie d’un si grand prestige. J’étais hermétique au jazz, tant pis.
J’y ai repensé pendant des jours. Des fragments me revenaient : les premières notes de contrebasse de Flamenco Sketches ou les trois premiers accords de Blue in green. Jusqu’à ce qu’un jour je décide avec une sincère envie, de relancer l’album. Depuis huit ans, je réécoute cet album tous les mois. Le rejet viscéral que m’avait provoqué le jazz a succédé à une obsession passionnée, ce qui m’apparaissait dissonant et confus, je le ressens aujourd’hui comme merveilleux et virtuose. J’ai cherché à comprendre ce qui s’était passé, comprendre pourquoi tout sonnait si différemment. Ma recherche a ouvert la porte à des questions vertigineuses et un début de réponse.

Miles Davis, Concert à Munich
Pour reprendre les mots de Bégaudeau, il est difficile de parler de musique et de notre ressenti face à elle précisément parce que les mots se rapportent toujours à des images et que, la musique n’étant que du son, elle est plus abstraite et échappe ainsi au langage. La théorie musicale occidentale se propose d’étudier cet art comme un objet, le décrire avec concepts et parfois le prescrire avec des règles.
La musique est faite de notes, les notes sont des sons, les sons sont des vibrations de l’air. La quantité de vibration de l’air émis par une note est sa fréquence, exprimée en Hz, (264 Hz pour le Do par exemple). Chaque son émet une fréquence fondamentale et un paquet d’autres fréquences qui sont des multiples de la fondamentale (132, 396, 528Hz pour Do par exemple). Une note seule ne veut rien dire, au sens qu’elle ne transmet pas d’émotion particulière. Elle prend sens dans un contexte : les notes placées avant et après elle lui confèrent une émotion.
Une distance entre deux notes (jouées simultanément ou en même temps) est appelée intervalle. Pour une raison impénétrable, la combinaison de plusieurs notes sonnera plus ou moins agréable. Le Sol (396 Hz) et le Do (264 Hz) sonnent parfaitement consonant (396 = 1,5 x 264) et donnent une sensation de satisfaction. A l’inverse Do (264 Hz) et Do# (277 Hz) sonnent très dissonants, et créent une sensation de tension. On remarquera que les deux notes se suivent sur un clavier. La musique pourrait être résumée ainsi : l’art de produire et résoudre des tensions. Les émotions que nous procurent la musique prennent racine dans les intervalles entre chaque note, ces intervalles sont des distances mesurées en « tons ». La musique c’est la proportion.
Quand un compositeur écrit une œuvre, il est contraint par une gamme. Une gamme est une collection de sept notes. Elle donne sa couleur à une œuvre. Si dans une œuvre, on joue une note qui ne fait pas partie de sa gamme, la tension sera telle qu’on ne pourra qu’affirmer fermement : c’est une fausse note, c’est désagréable. La liberté du jazz, c’est de sortir régulièrement de la gamme fixée, c’est ce qu’on appelle des emprunts. Pendant un bref instant, l’auditeur perçoit une dissonance qui crée une tension, un stress. Cette tension vient s’évanouir quand le musicien la résout, en revenant à une gamme stable par un intervalle satisfaisant. La notion de fausse note s’éteint, tout n’est qu’une question de contexte.
C’est cette excitation qui fait le frisson de cette musique. Cette transgression fait des œuvres de jazz des tableaux aussi colorées et libres. L’équivalent pictural serait un tableau de Kandinsky ou Miró. C’est une musique qui refuse la forme. La musique pop contemporaine est en majorité, strictement diatonique. C’est-à-dire qu’elle se refuse à sortir de la gamme, même un bref instant. On associe plus souvent à un morceau pop une couleur vive est affirmée. Un lieu commun est de dire que la pop est sucrée là où le jazz est doux amer. Cette différence est évidemment renforcée par la structure de ces deux genres. Le jazz est une musique d’improvisation, donc imprévisible. La musique pop consiste en des phrases mélodiques qu’on répète. L’écoute du jazz est une écoute qui demande de s’abandonner, comme devant un tableau.
MUSIQUE
Apprivoiser le Jazz
Raphael Touzelet
La première fois que j’ai écouté du jazz, j’avais treize ans et je n’ai rien compris. Kind of Blue est le premier album du genre que j’ai lancé. Rien n’était clair, les rares passages harmoniquement conformes à mes habitudes étaient vite rattrapés par une dissonance imprévisible. Tout ça en faisait un chaos indéchiffrable. J’étais définitivement hermétique à cette musique qui bénéficie d’un si grand prestige. J’étais hermétique au jazz, tant pis.
J’y ai repensé pendant des jours. Des fragments me revenaient : les premières notes de contrebasse de Flamenco Sketches ou les trois premiers accords de Blue in green. Jusqu’à ce qu’un jour je décide avec une sincère envie, de relancer l’album. Depuis huit ans, je réécoute cet album tous les mois. Le rejet viscéral que m’avait provoqué le jazz a succédé à une obsession passionnée, ce qui m’apparaissait dissonant et confus, je le ressens aujourd’hui comme merveilleux et virtuose. J’ai cherché à comprendre ce qui s’était passé, comprendre pourquoi tout sonnait si différemment. Ma recherche a ouvert la porte à des questions vertigineuses et un début de réponse.

Miles Davis, Concert à Munich
Pour reprendre les mots de Bégaudeau, il est difficile de parler de musique et de notre ressenti face à elle précisément parce que les mots se rapportent toujours à des images et que, la musique n’étant que du son, elle est plus abstraite et échappe ainsi au langage. La théorie musicale occidentale se propose d’étudier cet art comme un objet, le décrire avec concepts et parfois le prescrire avec des règles.
La musique est faite de notes, les notes sont des sons, les sons sont des vibrations de l’air. La quantité de vibration de l’air émis par une note est sa fréquence, exprimée en Hz, (264 Hz pour le Do par exemple). Chaque son émet une fréquence fondamentale et un paquet d’autres fréquences qui sont des multiples de la fondamentale (132, 396, 528Hz pour Do par exemple). Une note seule ne veut rien dire, au sens qu’elle ne transmet pas d’émotion particulière. Elle prend sens dans un contexte : les notes placées avant et après elle lui confèrent une émotion.
Une distance entre deux notes (jouées simultanément ou en même temps) est appelée intervalle. Pour une raison impénétrable, la combinaison de plusieurs notes sonnera plus ou moins agréable. Le Sol (396 Hz) et le Do (264 Hz) sonnent parfaitement consonant (396 = 1,5 x 264) et donnent une sensation de satisfaction. A l’inverse Do (264 Hz) et Do# (277 Hz) sonnent très dissonants, et créent une sensation de tension. On remarquera que les deux notes se suivent sur un clavier. La musique pourrait être résumée ainsi : l’art de produire et résoudre des tensions. Les émotions que nous procurent la musique prennent racine dans les intervalles entre chaque note, ces intervalles sont des distances mesurées en « tons ». La musique c’est la proportion.
Quand un compositeur écrit une œuvre, il est contraint par une gamme. Une gamme est une collection de sept notes. Elle donne sa couleur à une œuvre. Si dans une œuvre, on joue une note qui ne fait pas partie de sa gamme, la tension sera telle qu’on ne pourra qu’affirmer fermement : c’est une fausse note, c’est désagréable. La liberté du jazz, c’est de sortir régulièrement de la gamme fixée, c’est ce qu’on appelle des emprunts. Pendant un bref instant, l’auditeur perçoit une dissonance qui crée une tension, un stress. Cette tension vient s’évanouir quand le musicien la résout, en revenant à une gamme stable par un intervalle satisfaisant. La notion de fausse note s’éteint, tout n’est qu’une question de contexte.
C’est cette excitation qui fait le frisson de cette musique. Cette transgression fait des œuvres de jazz des tableaux aussi colorées et libres. L’équivalent pictural serait un tableau de Kandinsky ou Miró. C’est une musique qui refuse la forme. La musique pop contemporaine est en majorité, strictement diatonique. C’est-à-dire qu’elle se refuse à sortir de la gamme, même un bref instant. On associe plus souvent à un morceau pop une couleur vive est affirmée. Un lieu commun est de dire que la pop est sucrée là où le jazz est doux amer. Cette différence est évidemment renforcée par la structure de ces deux genres. Le jazz est une musique d’improvisation, donc imprévisible. La musique pop consiste en des phrases mélodiques qu’on répète. L’écoute du jazz est une écoute qui demande de s’abandonner, comme devant un tableau.
MUSIQUE
Apprivoiser le Jazz
Raphael Touzelet
La première fois que j’ai écouté du jazz, j’avais treize ans et je n’ai rien compris. Kind of Blue est le premier album du genre que j’ai lancé. Rien n’était clair, les rares passages harmoniquement conformes à mes habitudes étaient vite rattrapés par une dissonance imprévisible. Tout ça en faisait un chaos indéchiffrable. J’étais définitivement hermétique à cette musique qui bénéficie d’un si grand prestige. J’étais hermétique au jazz, tant pis.
J’y ai repensé pendant des jours. Des fragments me revenaient : les premières notes de contrebasse de Flamenco Sketches ou les trois premiers accords de Blue in green. Jusqu’à ce qu’un jour je décide avec une sincère envie, de relancer l’album. Depuis huit ans, je réécoute cet album tous les mois. Le rejet viscéral que m’avait provoqué le jazz a succédé à une obsession passionnée, ce qui m’apparaissait dissonant et confus, je le ressens aujourd’hui comme merveilleux et virtuose. J’ai cherché à comprendre ce qui s’était passé, comprendre pourquoi tout sonnait si différemment. Ma recherche a ouvert la porte à des questions vertigineuses et un début de réponse.

Miles Davis, Concert à Munich
Pour reprendre les mots de Bégaudeau, il est difficile de parler de musique et de notre ressenti face à elle précisément parce que les mots se rapportent toujours à des images et que, la musique n’étant que du son, elle est plus abstraite et échappe ainsi au langage. La théorie musicale occidentale se propose d’étudier cet art comme un objet, le décrire avec concepts et parfois le prescrire avec des règles.
La musique est faite de notes, les notes sont des sons, les sons sont des vibrations de l’air. La quantité de vibration de l’air émis par une note est sa fréquence, exprimée en Hz, (264 Hz pour le Do par exemple). Chaque son émet une fréquence fondamentale et un paquet d’autres fréquences qui sont des multiples de la fondamentale (132, 396, 528Hz pour Do par exemple). Une note seule ne veut rien dire, au sens qu’elle ne transmet pas d’émotion particulière. Elle prend sens dans un contexte : les notes placées avant et après elle lui confèrent une émotion.
Une distance entre deux notes (jouées simultanément ou en même temps) est appelée intervalle. Pour une raison impénétrable, la combinaison de plusieurs notes sonnera plus ou moins agréable. Le Sol (396 Hz) et le Do (264 Hz) sonnent parfaitement consonant (396 = 1,5 x 264) et donnent une sensation de satisfaction. A l’inverse Do (264 Hz) et Do# (277 Hz) sonnent très dissonants, et créent une sensation de tension. On remarquera que les deux notes se suivent sur un clavier. La musique pourrait être résumée ainsi : l’art de produire et résoudre des tensions. Les émotions que nous procurent la musique prennent racine dans les intervalles entre chaque note, ces intervalles sont des distances mesurées en « tons ». La musique c’est la proportion.
Quand un compositeur écrit une œuvre, il est contraint par une gamme. Une gamme est une collection de sept notes. Elle donne sa couleur à une œuvre. Si dans une œuvre, on joue une note qui ne fait pas partie de sa gamme, la tension sera telle qu’on ne pourra qu’affirmer fermement : c’est une fausse note, c’est désagréable. La liberté du jazz, c’est de sortir régulièrement de la gamme fixée, c’est ce qu’on appelle des emprunts. Pendant un bref instant, l’auditeur perçoit une dissonance qui crée une tension, un stress. Cette tension vient s’évanouir quand le musicien la résout, en revenant à une gamme stable par un intervalle satisfaisant. La notion de fausse note s’éteint, tout n’est qu’une question de contexte.
C’est cette excitation qui fait le frisson de cette musique. Cette transgression fait des œuvres de jazz des tableaux aussi colorées et libres. L’équivalent pictural serait un tableau de Kandinsky ou Miró. C’est une musique qui refuse la forme. La musique pop contemporaine est en majorité, strictement diatonique. C’est-à-dire qu’elle se refuse à sortir de la gamme, même un bref instant. On associe plus souvent à un morceau pop une couleur vive est affirmée. Un lieu commun est de dire que la pop est sucrée là où le jazz est doux amer. Cette différence est évidemment renforcée par la structure de ces deux genres. Le jazz est une musique d’improvisation, donc imprévisible. La musique pop consiste en des phrases mélodiques qu’on répète. L’écoute du jazz est une écoute qui demande de s’abandonner, comme devant un tableau.
Ecris l'éloge de ce qui te traverse la tête: contact@theneighborr.com
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