Sur Nietzsche chez Marty Mauser et Alysa Liu

Adrien Bréval

La vie ordinaire prend peu ou prou toujours la même trame : une monotonie agréable, rythmée par les contraintes et ponctuée par les peines. Il arrive parfois que frappe un éclair. Un choc incandescent qui vous saisit, qui vous promet que la vie vous réserve plus que cette agonie langoureuse, et que vous n’avez pas dit votre dernier mot.

Dans Le Gai Savoir, Nietzsche écrit que le bonheur est dans la lutte. Quand on lit le philosophe allemand, il n’est pas rare de se sentir appelé à faire de grandes choses. Une étincelle danse alors au fond de notre ventre : l’appel de l’excellence. « L’ultime noblesse, c’est l’exception. » Un mantra qui pousse des générations entières à tout mettre en œuvre pour devenir athlète, philosophe, astrophysicien, pianiste... une sorte de compétition contre soi-même pour faire jaillir son potentiel, sa volonté de puissance qui sommeille, et faire don à l’humanité de toutes les œuvres de son corps et de son esprit, en souriant face aux épreuves qui se présentent sur le chemin de l’accomplissement. Mais parfois, la routine est plus forte. Parfois, la lumière qui nous guidait se perd dans l’obscurité du doute et de l’épuisement. La vie moderne concourt à nous laisser séduire par la passivité. Avancer dans l’existence en se contentant de quelques plaisirs coupables pour seules récompenses est très facile. On en fait souvent l’épreuve quelques années, en rentrant à la fac. Il devient dur de trouver du sens dans des amphithéâtres mornes, loin des philosophes allemands. Récemment, deux miracles se sont produits.

Un vendredi soir, je suis allé voir Marty Supreme. Le film le plus nietzschéen que j’aie vu, pour deux raisons. La première, c’est Marty Mauser. Un gars arrogant et amoral, dévoré par un rêve pur comme un diamant. Je n’ai jamais vu l’ambition démesurée, l’optimisme fou et irréaliste aussi bien incarnés dans un long métrage. Chaque plan transpire le panache, la désinvolture et l’urgence absolue de devenir qui l’on est, en bravant tous les obstacles. L’urgence de faire jaillir cette chose enfermée dans ses tripes, qui veut crier au monde qu’on peut réaliser l’extraordinaire. Beaucoup ont trouvé le personnage exécrable ; il m’est dur de ne pas le trouver sincère. Le long métrage de Josh Safdie est une invitation à jouir de la vie dans toutes ses expériences contraires, tout comme l’Amor fati de Nietzsche. Embrasser aussi bien la grâce que la souffrance, aussi bien la défaite humiliante lors d’un tournoi mondial que la naissance de son enfant. C’est là qu’on constate le pouvoir de l’art : deux heures trente de course nerveuse font ressentir des années de philosophie vitaliste.

Quelques jours ont passé. J’ai allumé la télé pour regarder les Jeux olympiques. C’étaient les épreuves de patinage féminin. Comme beaucoup, c’est à cet instant que j’ai découvert qui était Alysa Liu. Sa danse sur la glace était gracieuse, puissante, et se déployait sans effort, avec irrévérence, le tout ponctué par un « That’s what I’m fucking talking about! ». Elle le dit à maintes reprises : ce qui l’a poussée aussi haut dans l’excellence, c’est son amour pour la lutte, le fait de ne jamais autant se sentir en vie que lorsque l’on est confronté à l’adversité, à laquelle on rit au nez. Une incarnation de ce que Nietzsche exprime à propos du vivant. C’est dans l’épreuve que la volonté de puissance peut pleinement s’exprimer ; il faut une force contraire qui s’exerce pour que l’être, en résistant, persiste et se révèle. On ne la connaît pas vraiment. On ne sait pas ce qu’elle pense, pour qui elle vote, d’où elle vient : ce n’est pas ça qui compte. C’est rare de découvrir des personnes dont la vitalité déborde autant, à une ère où tout s’aseptise. Tout comme Marty Mauser, ce sont deux personnages dont l’enthousiasme irrationnel, doublé d’une persistance désinvolte, font se sentir plus vivant que jamais.

Le spectacle de ces deux êtres rallume quelque chose que tout semble conspirer à éteindre. Cette force qui meut et qui guide pour peindre de grandes toiles, pour lutter contre le quotidien morne qui voudrait faire céder nos épaules sous le pessimisme.

« Tout ce que ta main trouve à faire avec ta force, fais-le ; car il n’y a ni œuvre, ni pensée, ni science, ni sagesse, dans le séjour des morts, où tu vas. »

Ecclésiaste 9:10

Sur Nietzsche chez Marty Mauser et Alysa Liu

Adrien Bréval

La vie ordinaire prend peu ou prou toujours la même trame : une monotonie agréable, rythmée par les contraintes et ponctuée par les peines. Il arrive parfois que frappe un éclair. Un choc incandescent qui vous saisit, qui vous promet que la vie vous réserve plus que cette agonie langoureuse, et que vous n’avez pas dit votre dernier mot.

Dans Le Gai Savoir, Nietzsche écrit que le bonheur est dans la lutte. Quand on lit le philosophe allemand, il n’est pas rare de se sentir appelé à faire de grandes choses. Une étincelle danse alors au fond de notre ventre : l’appel de l’excellence. « L’ultime noblesse, c’est l’exception. » Un mantra qui pousse des générations entières à tout mettre en œuvre pour devenir athlète, philosophe, astrophysicien, pianiste... une sorte de compétition contre soi-même pour faire jaillir son potentiel, sa volonté de puissance qui sommeille, et faire don à l’humanité de toutes les œuvres de son corps et de son esprit, en souriant face aux épreuves qui se présentent sur le chemin de l’accomplissement. Mais parfois, la routine est plus forte. Parfois, la lumière qui nous guidait se perd dans l’obscurité du doute et de l’épuisement. La vie moderne concourt à nous laisser séduire par la passivité. Avancer dans l’existence en se contentant de quelques plaisirs coupables pour seules récompenses est très facile. On en fait souvent l’épreuve quelques années, en rentrant à la fac. Il devient dur de trouver du sens dans des amphithéâtres mornes, loin des philosophes allemands. Récemment, deux miracles se sont produits.

Un vendredi soir, je suis allé voir Marty Supreme. Le film le plus nietzschéen que j’aie vu, pour deux raisons. La première, c’est Marty Mauser. Un gars arrogant et amoral, dévoré par un rêve pur comme un diamant. Je n’ai jamais vu l’ambition démesurée, l’optimisme fou et irréaliste aussi bien incarnés dans un long métrage. Chaque plan transpire le panache, la désinvolture et l’urgence absolue de devenir qui l’on est, en bravant tous les obstacles. L’urgence de faire jaillir cette chose enfermée dans ses tripes, qui veut crier au monde qu’on peut réaliser l’extraordinaire. Beaucoup ont trouvé le personnage exécrable ; il m’est dur de ne pas le trouver sincère. Le long métrage de Josh Safdie est une invitation à jouir de la vie dans toutes ses expériences contraires, tout comme l’Amor fati de Nietzsche. Embrasser aussi bien la grâce que la souffrance, aussi bien la défaite humiliante lors d’un tournoi mondial que la naissance de son enfant. C’est là qu’on constate le pouvoir de l’art : deux heures trente de course nerveuse font ressentir des années de philosophie vitaliste.

Quelques jours ont passé. J’ai allumé la télé pour regarder les Jeux olympiques. C’étaient les épreuves de patinage féminin. Comme beaucoup, c’est à cet instant que j’ai découvert qui était Alysa Liu. Sa danse sur la glace était gracieuse, puissante, et se déployait sans effort, avec irrévérence, le tout ponctué par un « That’s what I’m fucking talking about! ». Elle le dit à maintes reprises : ce qui l’a poussée aussi haut dans l’excellence, c’est son amour pour la lutte, le fait de ne jamais autant se sentir en vie que lorsque l’on est confronté à l’adversité, à laquelle on rit au nez. Une incarnation de ce que Nietzsche exprime à propos du vivant. C’est dans l’épreuve que la volonté de puissance peut pleinement s’exprimer ; il faut une force contraire qui s’exerce pour que l’être, en résistant, persiste et se révèle. On ne la connaît pas vraiment. On ne sait pas ce qu’elle pense, pour qui elle vote, d’où elle vient : ce n’est pas ça qui compte. C’est rare de découvrir des personnes dont la vitalité déborde autant, à une ère où tout s’aseptise. Tout comme Marty Mauser, ce sont deux personnages dont l’enthousiasme irrationnel, doublé d’une persistance désinvolte, font se sentir plus vivant que jamais.

Le spectacle de ces deux êtres rallume quelque chose que tout semble conspirer à éteindre. Cette force qui meut et qui guide pour peindre de grandes toiles, pour lutter contre le quotidien morne qui voudrait faire céder nos épaules sous le pessimisme.

« Tout ce que ta main trouve à faire avec ta force, fais-le ; car il n’y a ni œuvre, ni pensée, ni science, ni sagesse, dans le séjour des morts, où tu vas. »

Ecclésiaste 9:10

Sur Nietzsche chez Marty Mauser et Alysa Liu

Adrien Bréval

La vie ordinaire prend peu ou prou toujours la même trame : une monotonie agréable, rythmée par les contraintes et ponctuée par les peines. Il arrive parfois que frappe un éclair. Un choc incandescent qui vous saisit, qui vous promet que la vie vous réserve plus que cette agonie langoureuse, et que vous n’avez pas dit votre dernier mot.

Dans Le Gai Savoir, Nietzsche écrit que le bonheur est dans la lutte. Quand on lit le philosophe allemand, il n’est pas rare de se sentir appelé à faire de grandes choses. Une étincelle danse alors au fond de notre ventre : l’appel de l’excellence. « L’ultime noblesse, c’est l’exception. » Un mantra qui pousse des générations entières à tout mettre en œuvre pour devenir athlète, philosophe, astrophysicien, pianiste... une sorte de compétition contre soi-même pour faire jaillir son potentiel, sa volonté de puissance qui sommeille, et faire don à l’humanité de toutes les œuvres de son corps et de son esprit, en souriant face aux épreuves qui se présentent sur le chemin de l’accomplissement. Mais parfois, la routine est plus forte. Parfois, la lumière qui nous guidait se perd dans l’obscurité du doute et de l’épuisement. La vie moderne concourt à nous laisser séduire par la passivité. Avancer dans l’existence en se contentant de quelques plaisirs coupables pour seules récompenses est très facile. On en fait souvent l’épreuve quelques années, en rentrant à la fac. Il devient dur de trouver du sens dans des amphithéâtres mornes, loin des philosophes allemands. Récemment, deux miracles se sont produits.

Un vendredi soir, je suis allé voir Marty Supreme. Le film le plus nietzschéen que j’aie vu, pour deux raisons. La première, c’est Marty Mauser. Un gars arrogant et amoral, dévoré par un rêve pur comme un diamant. Je n’ai jamais vu l’ambition démesurée, l’optimisme fou et irréaliste aussi bien incarnés dans un long métrage. Chaque plan transpire le panache, la désinvolture et l’urgence absolue de devenir qui l’on est, en bravant tous les obstacles. L’urgence de faire jaillir cette chose enfermée dans ses tripes, qui veut crier au monde qu’on peut réaliser l’extraordinaire. Beaucoup ont trouvé le personnage exécrable ; il m’est dur de ne pas le trouver sincère. Le long métrage de Josh Safdie est une invitation à jouir de la vie dans toutes ses expériences contraires, tout comme l’Amor fati de Nietzsche. Embrasser aussi bien la grâce que la souffrance, aussi bien la défaite humiliante lors d’un tournoi mondial que la naissance de son enfant. C’est là qu’on constate le pouvoir de l’art : deux heures trente de course nerveuse font ressentir des années de philosophie vitaliste.

Quelques jours ont passé. J’ai allumé la télé pour regarder les Jeux olympiques. C’étaient les épreuves de patinage féminin. Comme beaucoup, c’est à cet instant que j’ai découvert qui était Alysa Liu. Sa danse sur la glace était gracieuse, puissante, et se déployait sans effort, avec irrévérence, le tout ponctué par un « That’s what I’m fucking talking about! ». Elle le dit à maintes reprises : ce qui l’a poussée aussi haut dans l’excellence, c’est son amour pour la lutte, le fait de ne jamais autant se sentir en vie que lorsque l’on est confronté à l’adversité, à laquelle on rit au nez. Une incarnation de ce que Nietzsche exprime à propos du vivant. C’est dans l’épreuve que la volonté de puissance peut pleinement s’exprimer ; il faut une force contraire qui s’exerce pour que l’être, en résistant, persiste et se révèle. On ne la connaît pas vraiment. On ne sait pas ce qu’elle pense, pour qui elle vote, d’où elle vient : ce n’est pas ça qui compte. C’est rare de découvrir des personnes dont la vitalité déborde autant, à une ère où tout s’aseptise. Tout comme Marty Mauser, ce sont deux personnages dont l’enthousiasme irrationnel, doublé d’une persistance désinvolte, font se sentir plus vivant que jamais.

Le spectacle de ces deux êtres rallume quelque chose que tout semble conspirer à éteindre. Cette force qui meut et qui guide pour peindre de grandes toiles, pour lutter contre le quotidien morne qui voudrait faire céder nos épaules sous le pessimisme.

« Tout ce que ta main trouve à faire avec ta force, fais-le ; car il n’y a ni œuvre, ni pensée, ni science, ni sagesse, dans le séjour des morts, où tu vas. »

Ecclésiaste 9:10

Ecris l'éloge de ce qui te traverse la tête: contact@theneighborr.com