PROFESSEUR DE BIOLOGIE
Robert Sapolsky
Skander Lejmi
Robert Sapolsky ne ressemble en rien au héros de cinéma à la Scarface ou au Parrain. Il n'a pas davantage cette désinvolture intellectuelle à la Camus ou à la Sartre (regard brumeux, voix grave, chaos savamment orchestré). Son domaine de recherche rebute à l'énoncé, ses choix vestimentaires trahissent l'improvisation ; bref, l'ensemble compose un personnage plutôt quelconque. Voilà précisément ce qui me déroute. Comment se fait-il qu'à 23h42 un mardi soir, je me retrouve assis dans un immense amphithéâtre avec des étudiants de Stanford, à rire d'une plaisanterie ésotérique que je ne comprends même pas ?


Introduction à la Biologie Comportementale Humaine, Sapolsky, Mars 2010
Pourquoi suis-je suspendu aux lèvres de Robert lorsqu'il explique comment distinguer un schizophrène d'un patient souffrant d'une psychose induite par les amphétamines ? Comment une conférence filmée en 360 pixels (la qualité qu'aurait une vidéo tournée depuis l'intérieur de la narine de Robert) sur des recherches possiblement dépassées datant d'il y a quatorze ans peut-elle m'absorber à ce point, comme si j'assistais à l'avant-première ultra-VIP d'un film oscarisé ?
Robert se trouve à des centaines de kilomètres de moi, parle au passé dans un langage académique qui ne m'est pas familier, et pourtant, lorsque je parcours sa playlist YouTube, je me sens comme un enfant lâché dans un magasin de jouets.
À bien y réfléchir, cette sensation n'est pas nouvelle.
Au collège, je passais des heures à lire des pages entières sur la production d'adénosine triphosphate et à regarder, tard le soir, des vidéos de Kurzgesagt sur la respiration cellulaire (que je recommande vivement, au passage : ces gens-là ont une classe absolue). La vérité, c'est que la biologie m'intéressait à peine. J'étais bien plus préoccupé par le rendez-vous d'une solennité dramatique que j'organisais pour ma copine de l'époque, et par les dernières nouvelles concernant l'équipe de football que nous allions affronter la semaine suivante. Mais l'étincelle dans les yeux de Scott Phillips, pendant notre cours de Sciences Intégrées du mardi de 10h20 à 11h50, avait quelque chose de si irrésistible qu'il aurait pu me convaincre de poursuivre un doctorat en scientologie.
Son aisance tranquille me frappait avec une telle force qu'à treize ans, je noircissais des dizaines de pages horriblement prétentieuses sur les subtilités du cycle de Krebs, dans l'espoir naïf de me rapprocher de cette fragrance de vie qu'il semblait répandre autour de lui.
Lorsque ma professeure d'anglais (Olive !) évoquait Seamus Heaney, la salle de classe se métamorphosait. Le sol devenait prairie, mes camarades et moi devenions des pommes de terre, et nous dansions dans l'air épais et ancestral de l'Irlande. Si je lisais, c'était surtout pour goûter ce qu'elle ressentait : cette profondeur d'immersion qu'elle savait faire naître en chacun de nous.
Chez Robert, chez Olive, chez Scott, ou même chez cette étrange guitariste de King's Cross, entre les escalators reliant la Piccadilly Line à la Northern Line, il y avait cette même lumière. Même ceux qui parlaient d'idées qui, au fond, ne m'intéressaient pas, ou jouaient une musique qui ne me touchait guère : lorsqu'ils possédaient cette étincelle, ils réussissaient à me transpercer comme la flèche de Cupidon et à me rendre amoureux, pour la vie, de leurs passions. Ils dégageaient quelque chose d'insaisissable, une sensation étrange, comme lorsqu'un parfum familier rappelle soudain un plat oublié depuis longtemps.
Notre tentative avec The Neighbor consiste à créer une archive précisément de ces expériences, et à tailler dans le vacarme incessant une infime fraction de beauté débridée.
PROFESSEUR DE BIOLOGIE
Robert Sapolsky
Skander Lejmi
Robert Sapolsky ne ressemble en rien au héros de cinéma à la Scarface ou au Parrain. Il n'a pas davantage cette désinvolture intellectuelle à la Camus ou à la Sartre (regard brumeux, voix grave, chaos savamment orchestré). Son domaine de recherche rebute à l'énoncé, ses choix vestimentaires trahissent l'improvisation ; bref, l'ensemble compose un personnage plutôt quelconque. Voilà précisément ce qui me déroute. Comment se fait-il qu'à 23h42 un mardi soir, je me retrouve assis dans un immense amphithéâtre avec des étudiants de Stanford, à rire d'une plaisanterie ésotérique que je ne comprends même pas ?


Introduction à la Biologie Comportementale Humaine, Sapolsky, Mars 2010
Pourquoi suis-je suspendu aux lèvres de Robert lorsqu'il explique comment distinguer un schizophrène d'un patient souffrant d'une psychose induite par les amphétamines ? Comment une conférence filmée en 360 pixels (la qualité qu'aurait une vidéo tournée depuis l'intérieur de la narine de Robert) sur des recherches possiblement dépassées datant d'il y a quatorze ans peut-elle m'absorber à ce point, comme si j'assistais à l'avant-première ultra-VIP d'un film oscarisé ?
Robert se trouve à des centaines de kilomètres de moi, parle au passé dans un langage académique qui ne m'est pas familier, et pourtant, lorsque je parcours sa playlist YouTube, je me sens comme un enfant lâché dans un magasin de jouets.
À bien y réfléchir, cette sensation n'est pas nouvelle.
Au collège, je passais des heures à lire des pages entières sur la production d'adénosine triphosphate et à regarder, tard le soir, des vidéos de Kurzgesagt sur la respiration cellulaire (que je recommande vivement, au passage : ces gens-là ont une classe absolue). La vérité, c'est que la biologie m'intéressait à peine. J'étais bien plus préoccupé par le rendez-vous d'une solennité dramatique que j'organisais pour ma copine de l'époque, et par les dernières nouvelles concernant l'équipe de football que nous allions affronter la semaine suivante. Mais l'étincelle dans les yeux de Scott Phillips, pendant notre cours de Sciences Intégrées du mardi de 10h20 à 11h50, avait quelque chose de si irrésistible qu'il aurait pu me convaincre de poursuivre un doctorat en scientologie.
Son aisance tranquille me frappait avec une telle force qu'à treize ans, je noircissais des dizaines de pages horriblement prétentieuses sur les subtilités du cycle de Krebs, dans l'espoir naïf de me rapprocher de cette fragrance de vie qu'il semblait répandre autour de lui.
Lorsque ma professeure d'anglais (Olive !) évoquait Seamus Heaney, la salle de classe se métamorphosait. Le sol devenait prairie, mes camarades et moi devenions des pommes de terre, et nous dansions dans l'air épais et ancestral de l'Irlande. Si je lisais, c'était surtout pour goûter ce qu'elle ressentait : cette profondeur d'immersion qu'elle savait faire naître en chacun de nous.
Chez Robert, chez Olive, chez Scott, ou même chez cette étrange guitariste de King's Cross, entre les escalators reliant la Piccadilly Line à la Northern Line, il y avait cette même lumière. Même ceux qui parlaient d'idées qui, au fond, ne m'intéressaient pas, ou jouaient une musique qui ne me touchait guère : lorsqu'ils possédaient cette étincelle, ils réussissaient à me transpercer comme la flèche de Cupidon et à me rendre amoureux, pour la vie, de leurs passions. Ils dégageaient quelque chose d'insaisissable, une sensation étrange, comme lorsqu'un parfum familier rappelle soudain un plat oublié depuis longtemps.
Notre tentative avec The Neighbor consiste à créer une archive précisément de ces expériences, et à tailler dans le vacarme incessant une infime fraction de beauté débridée.
PROFESSEUR DE BIOLOGIE
Robert Sapolsky
Skander Lejmi
Robert Sapolsky ne ressemble en rien au héros de cinéma à la Scarface ou au Parrain. Il n'a pas davantage cette désinvolture intellectuelle à la Camus ou à la Sartre (regard brumeux, voix grave, chaos savamment orchestré). Son domaine de recherche rebute à l'énoncé, ses choix vestimentaires trahissent l'improvisation ; bref, l'ensemble compose un personnage plutôt quelconque. Voilà précisément ce qui me déroute. Comment se fait-il qu'à 23h42 un mardi soir, je me retrouve assis dans un immense amphithéâtre avec des étudiants de Stanford, à rire d'une plaisanterie ésotérique que je ne comprends même pas ?


Introduction à la Biologie Comportementale Humaine, Sapolsky, Mars 2010
Pourquoi suis-je suspendu aux lèvres de Robert lorsqu'il explique comment distinguer un schizophrène d'un patient souffrant d'une psychose induite par les amphétamines ? Comment une conférence filmée en 360 pixels (la qualité qu'aurait une vidéo tournée depuis l'intérieur de la narine de Robert) sur des recherches possiblement dépassées datant d'il y a quatorze ans peut-elle m'absorber à ce point, comme si j'assistais à l'avant-première ultra-VIP d'un film oscarisé ?
Robert se trouve à des centaines de kilomètres de moi, parle au passé dans un langage académique qui ne m'est pas familier, et pourtant, lorsque je parcours sa playlist YouTube, je me sens comme un enfant lâché dans un magasin de jouets.
À bien y réfléchir, cette sensation n'est pas nouvelle.
Au collège, je passais des heures à lire des pages entières sur la production d'adénosine triphosphate et à regarder, tard le soir, des vidéos de Kurzgesagt sur la respiration cellulaire (que je recommande vivement, au passage : ces gens-là ont une classe absolue). La vérité, c'est que la biologie m'intéressait à peine. J'étais bien plus préoccupé par le rendez-vous d'une solennité dramatique que j'organisais pour ma copine de l'époque, et par les dernières nouvelles concernant l'équipe de football que nous allions affronter la semaine suivante. Mais l'étincelle dans les yeux de Scott Phillips, pendant notre cours de Sciences Intégrées du mardi de 10h20 à 11h50, avait quelque chose de si irrésistible qu'il aurait pu me convaincre de poursuivre un doctorat en scientologie.
Son aisance tranquille me frappait avec une telle force qu'à treize ans, je noircissais des dizaines de pages horriblement prétentieuses sur les subtilités du cycle de Krebs, dans l'espoir naïf de me rapprocher de cette fragrance de vie qu'il semblait répandre autour de lui.
Lorsque ma professeure d'anglais (Olive !) évoquait Seamus Heaney, la salle de classe se métamorphosait. Le sol devenait prairie, mes camarades et moi devenions des pommes de terre, et nous dansions dans l'air épais et ancestral de l'Irlande. Si je lisais, c'était surtout pour goûter ce qu'elle ressentait : cette profondeur d'immersion qu'elle savait faire naître en chacun de nous.
Chez Robert, chez Olive, chez Scott, ou même chez cette étrange guitariste de King's Cross, entre les escalators reliant la Piccadilly Line à la Northern Line, il y avait cette même lumière. Même ceux qui parlaient d'idées qui, au fond, ne m'intéressaient pas, ou jouaient une musique qui ne me touchait guère : lorsqu'ils possédaient cette étincelle, ils réussissaient à me transpercer comme la flèche de Cupidon et à me rendre amoureux, pour la vie, de leurs passions. Ils dégageaient quelque chose d'insaisissable, une sensation étrange, comme lorsqu'un parfum familier rappelle soudain un plat oublié depuis longtemps.
Notre tentative avec The Neighbor consiste à créer une archive précisément de ces expériences, et à tailler dans le vacarme incessant une infime fraction de beauté débridée.
Ecris l'éloge de ce qui te traverse la tête: contact@theneighborr.com
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