FILMS
Mektoub, My Love
Raphael Touzelet
Sublime, tout est sublime. Dès la première scène j’étais happé : cette conversation entre Amin et Ophélie, et en une scène Kechiche annonce tout son talent pour ce qui va constituer la majorité du film : les dialogues. On sent que rien n’est écrit, les personnages parlent de banalités, ils comblent le vide, il y a des silences gênants, des répétitions, les acteurs se reprennent même sur leur prononciation (ce qui arrive tout le temps dans la vraie vie et qu’on ne voit jamais au cinéma). Et le dialogue est long, mais on s’attache tellement vite aux personnages parce qu’on est là avec eux bloqués dans ce moment de malaise un peu mignon, avec cette caméra à hauteur d’homme tremblante qui rend tout si tangible. C’est une des trois facettes du film : le réalisme.
Je ne sais pas comment c’est possible d’obtenir un jeu aussi naturel, je refuse de croire que ces personnes ne se connaissent pas vraiment. Le timing des rires, des sourires, des répliques ne peut pas être calculé ou répété.. tout est pure improvisation.. tout est pure vie. Kechiche a choisi une trentaine de personnes pour passer des vacances ensemble, et il en fait un film de pure moment de vrai. Mais que demander de plus à l’art ? Et forcément, on nous montre des gens s’amuser, rire, danser et bien on se sent de la famille nous aussi. Pendant 3h j’étais là à côté d’Amin, observateur un peu en retrait devant cette célébration de la vie.
J’ai beaucoup apprécié la façon que le film a de donner une vraie importance à chaque personnage. Certes, Amin est le personnage « principal » simplement parce qu’on voit tout à travers ses yeux, mais il a autant d’importance dans le récit que Charlotte, Ophélie, Céline, qui ont chacune une histoire touchante, une vraie personnalité. A ce titre, la plus belle scène reste sans doute la première : au restaurant où Céline danse, Kechiche suspend brièvement le naturalisme pour monter la scène au rythme de la musique du bar. La tension ne fait que monter jusqu’à ce qu’elle s’éloigne avec le type, et là ils s’embrassent : musique extra diégétique explosive, j’en avais des frissons.
Parce que oui, c’est un film qui filme les corps et c’est là sa deuxième facette : le désir. Les acteurs et actrices du film sont tous beaux à regarder. Sans tomber dans le piège américain vulgaire qui aurait été de ne caster que des mannequins, ici les personnages sont tous beaux, mais beaux dans la limite du réalisme, leur beauté est de celle qu’on pourrait croiser dans la rue, ce qui les rend encore plus magnifiques. La sensualité passe par les regards, il suffit d’un regard un peu insistant entre Ophélie et Amin suivi d’un petit rire gêné pour qu’on comprenne tout. Le film alterne aussi avec des plans qui montrent explicitement le corps de ces femmes, contrairement à ce que tout le monde dit je ne les ai jamais trouvés vulgaires, tout simplement parce qu’on reste toujours à travers les yeux d’Amin, on reste un observateur discret et on ne sent pas le regard graveleux de Kechiche.
Enfin, et c’est la facette qui donne toute sa profondeur au film : la grâce. C’est un film touché par une beauté mystique, tout comme ces personnages touchés par cette lumière chaleureuse qui luit sur la mer. Le film est rempli d’images clairement religieuses, issues du catholicisme et de l’Islam. Déjà cette merveilleuse scène où toute la famille va se baigner en jouant dans l’eau, avec ce cantique en fond, un des rares moments avec de la musique, d’autant plus beau donc, donne vraiment l’impression que ces vacances en famille sont finalement ce qui se rapproche le plus du paradis céleste. Qui sait, ça ressemble peut-être à ça. Et puis ces moutons. Les scènes à la ferme d’Ophélie sont parmi mes préférées. Notamment celle où elle ramène tout le troupeau qui s’est déversé sur la route alors que le soleil se couche, on dirait un vrai tableau. Puis il y a ce plan, sur une des photos qu’a prises Amin. On voit Ophélie, habillée avec un voile bleu comme la Vierge, au milieu de moutons, portant un agneau dans ses bras. Je n’ai pas les mots pour dire à quel point ce plan m’a émerveillé. Le message est clair : la grâce est dans l’amour, aussi bien l’amour qu’on porte à sa famille que celui qu’on a lorsqu’on désire son amie d’enfance.
Mais au milieu de tout cette beauté, vraie et mystique, tendre et érotique, il y a une douleur. Il y a une blessure, une vraie, et c’est celle d’Amin. Tout beau gosse qu’il est, il est le personnage qui restera seul toutes ces 3h, alors que tous ses amis enchaînent les coups. Il regarde amoureusement Ophélie qui le néglige, et en rejette toutes les filles qui le convoitent avec tellement d’envie. Il est seul, au milieu de ces plages dorées. Cette mélancolie n’est jamais montrée frontalement : le jeu est tout en sobriété, sans dialogue, juste un regard déçu et réservé. La scène la plus triste du film est sans doute l'avant-dernière. L’été va se terminer, Ophélie est partie avec Céline sous ses yeux. Il tente de retrouver la touriste qu’il avait croisée en boîte et qui voulait bien coucher avec lui, et qu’il avait recalé. Trop tard, même elle est repartie. Alors Amin est là, seul sur cette plage alors que le ciel s’est couvert, les derniers jours de vacances ont un goût amer. C’est déchirant.
Je vais encore une fois conclure en prêchant pour ma paroisse, mais si Mektoub, My Love est un grand film c’est aussi grâce à son montage. Si l’on veut capter la beauté du quotidien, la grâce qui se trouve dans ces instants de vie éparses et banales, il faut en capter la durée, la vraie durée. La longueur de la scène doit nous évoquer la longueur que nous ressentons dans nos propres vies, c’est de là que naît l’émotion. C’est aussi pour ça que le film est aussi long. Ces trois heures ont tout d’un long mois d’août, où tout est si lent mais pourtant où tout passe si vite. Et à la fin, il ne reste que quelques jolis souvenirs, mais beaucoup de regrets.
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Mektoub, My Love
Raphael Touzelet
Sublime, tout est sublime. Dès la première scène j’étais happé : cette conversation entre Amin et Ophélie, et en une scène Kechiche annonce tout son talent pour ce qui va constituer la majorité du film : les dialogues. On sent que rien n’est écrit, les personnages parlent de banalités, ils comblent le vide, il y a des silences gênants, des répétitions, les acteurs se reprennent même sur leur prononciation (ce qui arrive tout le temps dans la vraie vie et qu’on ne voit jamais au cinéma). Et le dialogue est long, mais on s’attache tellement vite aux personnages parce qu’on est là avec eux bloqués dans ce moment de malaise un peu mignon, avec cette caméra à hauteur d’homme tremblante qui rend tout si tangible. C’est une des trois facettes du film : le réalisme.
Je ne sais pas comment c’est possible d’obtenir un jeu aussi naturel, je refuse de croire que ces personnes ne se connaissent pas vraiment. Le timing des rires, des sourires, des répliques ne peut pas être calculé ou répété.. tout est pure improvisation.. tout est pure vie. Kechiche a choisi une trentaine de personnes pour passer des vacances ensemble, et il en fait un film de pure moment de vrai. Mais que demander de plus à l’art ? Et forcément, on nous montre des gens s’amuser, rire, danser et bien on se sent de la famille nous aussi. Pendant 3h j’étais là à côté d’Amin, observateur un peu en retrait devant cette célébration de la vie.
J’ai beaucoup apprécié la façon que le film a de donner une vraie importance à chaque personnage. Certes, Amin est le personnage « principal » simplement parce qu’on voit tout à travers ses yeux, mais il a autant d’importance dans le récit que Charlotte, Ophélie, Céline, qui ont chacune une histoire touchante, une vraie personnalité. A ce titre, la plus belle scène reste sans doute la première : au restaurant où Céline danse, Kechiche suspend brièvement le naturalisme pour monter la scène au rythme de la musique du bar. La tension ne fait que monter jusqu’à ce qu’elle s’éloigne avec le type, et là ils s’embrassent : musique extra diégétique explosive, j’en avais des frissons.
Parce que oui, c’est un film qui filme les corps et c’est là sa deuxième facette : le désir. Les acteurs et actrices du film sont tous beaux à regarder. Sans tomber dans le piège américain vulgaire qui aurait été de ne caster que des mannequins, ici les personnages sont tous beaux, mais beaux dans la limite du réalisme, leur beauté est de celle qu’on pourrait croiser dans la rue, ce qui les rend encore plus magnifiques. La sensualité passe par les regards, il suffit d’un regard un peu insistant entre Ophélie et Amin suivi d’un petit rire gêné pour qu’on comprenne tout. Le film alterne aussi avec des plans qui montrent explicitement le corps de ces femmes, contrairement à ce que tout le monde dit je ne les ai jamais trouvés vulgaires, tout simplement parce qu’on reste toujours à travers les yeux d’Amin, on reste un observateur discret et on ne sent pas le regard graveleux de Kechiche.
Enfin, et c’est la facette qui donne toute sa profondeur au film : la grâce. C’est un film touché par une beauté mystique, tout comme ces personnages touchés par cette lumière chaleureuse qui luit sur la mer. Le film est rempli d’images clairement religieuses, issues du catholicisme et de l’Islam. Déjà cette merveilleuse scène où toute la famille va se baigner en jouant dans l’eau, avec ce cantique en fond, un des rares moments avec de la musique, d’autant plus beau donc, donne vraiment l’impression que ces vacances en famille sont finalement ce qui se rapproche le plus du paradis céleste. Qui sait, ça ressemble peut-être à ça. Et puis ces moutons. Les scènes à la ferme d’Ophélie sont parmi mes préférées. Notamment celle où elle ramène tout le troupeau qui s’est déversé sur la route alors que le soleil se couche, on dirait un vrai tableau. Puis il y a ce plan, sur une des photos qu’a prises Amin. On voit Ophélie, habillée avec un voile bleu comme la Vierge, au milieu de moutons, portant un agneau dans ses bras. Je n’ai pas les mots pour dire à quel point ce plan m’a émerveillé. Le message est clair : la grâce est dans l’amour, aussi bien l’amour qu’on porte à sa famille que celui qu’on a lorsqu’on désire son amie d’enfance.
Mais au milieu de tout cette beauté, vraie et mystique, tendre et érotique, il y a une douleur. Il y a une blessure, une vraie, et c’est celle d’Amin. Tout beau gosse qu’il est, il est le personnage qui restera seul toutes ces 3h, alors que tous ses amis enchaînent les coups. Il regarde amoureusement Ophélie qui le néglige, et en rejette toutes les filles qui le convoitent avec tellement d’envie. Il est seul, au milieu de ces plages dorées. Cette mélancolie n’est jamais montrée frontalement : le jeu est tout en sobriété, sans dialogue, juste un regard déçu et réservé. La scène la plus triste du film est sans doute l'avant-dernière. L’été va se terminer, Ophélie est partie avec Céline sous ses yeux. Il tente de retrouver la touriste qu’il avait croisée en boîte et qui voulait bien coucher avec lui, et qu’il avait recalé. Trop tard, même elle est repartie. Alors Amin est là, seul sur cette plage alors que le ciel s’est couvert, les derniers jours de vacances ont un goût amer. C’est déchirant.
Je vais encore une fois conclure en prêchant pour ma paroisse, mais si Mektoub, My Love est un grand film c’est aussi grâce à son montage. Si l’on veut capter la beauté du quotidien, la grâce qui se trouve dans ces instants de vie éparses et banales, il faut en capter la durée, la vraie durée. La longueur de la scène doit nous évoquer la longueur que nous ressentons dans nos propres vies, c’est de là que naît l’émotion. C’est aussi pour ça que le film est aussi long. Ces trois heures ont tout d’un long mois d’août, où tout est si lent mais pourtant où tout passe si vite. Et à la fin, il ne reste que quelques jolis souvenirs, mais beaucoup de regrets.
FILMS
Mektoub, My Love
Raphael Touzelet
Sublime, tout est sublime. Dès la première scène j’étais happé : cette conversation entre Amin et Ophélie, et en une scène Kechiche annonce tout son talent pour ce qui va constituer la majorité du film : les dialogues. On sent que rien n’est écrit, les personnages parlent de banalités, ils comblent le vide, il y a des silences gênants, des répétitions, les acteurs se reprennent même sur leur prononciation (ce qui arrive tout le temps dans la vraie vie et qu’on ne voit jamais au cinéma). Et le dialogue est long, mais on s’attache tellement vite aux personnages parce qu’on est là avec eux bloqués dans ce moment de malaise un peu mignon, avec cette caméra à hauteur d’homme tremblante qui rend tout si tangible. C’est une des trois facettes du film : le réalisme.
Je ne sais pas comment c’est possible d’obtenir un jeu aussi naturel, je refuse de croire que ces personnes ne se connaissent pas vraiment. Le timing des rires, des sourires, des répliques ne peut pas être calculé ou répété.. tout est pure improvisation.. tout est pure vie. Kechiche a choisi une trentaine de personnes pour passer des vacances ensemble, et il en fait un film de pure moment de vrai. Mais que demander de plus à l’art ? Et forcément, on nous montre des gens s’amuser, rire, danser et bien on se sent de la famille nous aussi. Pendant 3h j’étais là à côté d’Amin, observateur un peu en retrait devant cette célébration de la vie.
J’ai beaucoup apprécié la façon que le film a de donner une vraie importance à chaque personnage. Certes, Amin est le personnage « principal » simplement parce qu’on voit tout à travers ses yeux, mais il a autant d’importance dans le récit que Charlotte, Ophélie, Céline, qui ont chacune une histoire touchante, une vraie personnalité. A ce titre, la plus belle scène reste sans doute la première : au restaurant où Céline danse, Kechiche suspend brièvement le naturalisme pour monter la scène au rythme de la musique du bar. La tension ne fait que monter jusqu’à ce qu’elle s’éloigne avec le type, et là ils s’embrassent : musique extra diégétique explosive, j’en avais des frissons.
Parce que oui, c’est un film qui filme les corps et c’est là sa deuxième facette : le désir. Les acteurs et actrices du film sont tous beaux à regarder. Sans tomber dans le piège américain vulgaire qui aurait été de ne caster que des mannequins, ici les personnages sont tous beaux, mais beaux dans la limite du réalisme, leur beauté est de celle qu’on pourrait croiser dans la rue, ce qui les rend encore plus magnifiques. La sensualité passe par les regards, il suffit d’un regard un peu insistant entre Ophélie et Amin suivi d’un petit rire gêné pour qu’on comprenne tout. Le film alterne aussi avec des plans qui montrent explicitement le corps de ces femmes, contrairement à ce que tout le monde dit je ne les ai jamais trouvés vulgaires, tout simplement parce qu’on reste toujours à travers les yeux d’Amin, on reste un observateur discret et on ne sent pas le regard graveleux de Kechiche.
Enfin, et c’est la facette qui donne toute sa profondeur au film : la grâce. C’est un film touché par une beauté mystique, tout comme ces personnages touchés par cette lumière chaleureuse qui luit sur la mer. Le film est rempli d’images clairement religieuses, issues du catholicisme et de l’Islam. Déjà cette merveilleuse scène où toute la famille va se baigner en jouant dans l’eau, avec ce cantique en fond, un des rares moments avec de la musique, d’autant plus beau donc, donne vraiment l’impression que ces vacances en famille sont finalement ce qui se rapproche le plus du paradis céleste. Qui sait, ça ressemble peut-être à ça. Et puis ces moutons. Les scènes à la ferme d’Ophélie sont parmi mes préférées. Notamment celle où elle ramène tout le troupeau qui s’est déversé sur la route alors que le soleil se couche, on dirait un vrai tableau. Puis il y a ce plan, sur une des photos qu’a prises Amin. On voit Ophélie, habillée avec un voile bleu comme la Vierge, au milieu de moutons, portant un agneau dans ses bras. Je n’ai pas les mots pour dire à quel point ce plan m’a émerveillé. Le message est clair : la grâce est dans l’amour, aussi bien l’amour qu’on porte à sa famille que celui qu’on a lorsqu’on désire son amie d’enfance.
Mais au milieu de tout cette beauté, vraie et mystique, tendre et érotique, il y a une douleur. Il y a une blessure, une vraie, et c’est celle d’Amin. Tout beau gosse qu’il est, il est le personnage qui restera seul toutes ces 3h, alors que tous ses amis enchaînent les coups. Il regarde amoureusement Ophélie qui le néglige, et en rejette toutes les filles qui le convoitent avec tellement d’envie. Il est seul, au milieu de ces plages dorées. Cette mélancolie n’est jamais montrée frontalement : le jeu est tout en sobriété, sans dialogue, juste un regard déçu et réservé. La scène la plus triste du film est sans doute l'avant-dernière. L’été va se terminer, Ophélie est partie avec Céline sous ses yeux. Il tente de retrouver la touriste qu’il avait croisée en boîte et qui voulait bien coucher avec lui, et qu’il avait recalé. Trop tard, même elle est repartie. Alors Amin est là, seul sur cette plage alors que le ciel s’est couvert, les derniers jours de vacances ont un goût amer. C’est déchirant.
Je vais encore une fois conclure en prêchant pour ma paroisse, mais si Mektoub, My Love est un grand film c’est aussi grâce à son montage. Si l’on veut capter la beauté du quotidien, la grâce qui se trouve dans ces instants de vie éparses et banales, il faut en capter la durée, la vraie durée. La longueur de la scène doit nous évoquer la longueur que nous ressentons dans nos propres vies, c’est de là que naît l’émotion. C’est aussi pour ça que le film est aussi long. Ces trois heures ont tout d’un long mois d’août, où tout est si lent mais pourtant où tout passe si vite. Et à la fin, il ne reste que quelques jolis souvenirs, mais beaucoup de regrets.
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