RECIT COURT
Shibuya Dancing
Skander Lejmi
Dom sonna à l'interphone une deuxième fois après trois longues minutes d'attente au pied de l'immeuble. Une irritation sourde montait. Quelques heures auparavant, il avait défendu avec une ferveur disproportionnée sa théorie du dosage parfait de pommes de terre pour une purée respectable, avant de décréter que le silence était la seule issue honorable devant ses amis sans pitié. Mais tout cela appartenait désormais au passé : l'attente de la soirée à venir avait ce pouvoir rare de rendre toute querelle immédiatement obsolète.
Samedi dernier, ils traînaient dans un bar près de leur Airbnb quand un Japonais excentrique les avait abordés pour leur parler d'un DJ « à suivre absolument ». Ils n'avaient réellement compris qu'au moment où il s'était mis à tapoter frénétiquement l'affiche collée dans le fumoir, après un long ballet de regards hésitants, symptomatiques d'une barrière linguistique infranchissable. Malgré tout, la certitude presque solennelle qui émanait de l'homme avait suffi à les convaincre, et les confirmations de billets avaient aussitôt jailli sur leurs téléphones. S'ensuivirent, bien sûr, d'interminables disputes de remboursements, l'un d'eux (George) invoquant une tournée jamais rendue, remontant à plusieurs années.
La soirée tant attendue était enfin arrivée.
« Ohhh ! » lança dans sa direction un individu encapuchonné, sur un ton fiévreux. Dom, fidèle à ses réflexes, se crispa aussitôt, serrant contre lui un sac qui n'existait pas, avant de se détendre en reconnaissant le visage familier. Quelques appels passés à la volée, des éclats de rire échangés depuis la fenêtre du troisième étage, et ils montèrent l'escalier à toute vitesse pour se retrouver autour de la table du salon. Les cartes, étalées devant eux, formaient une structure arborescente. Dom jeta un coup d'œil rapide à son jeu (trois deux et un sept de cœur), prenant soin de ne rien laisser transparaître.
Autour de lui, les conversations se succédaient avec une intensité presque diplomatique. La musique électro, en nappes continues, donnait aux propos les plus insignifiants une gravité inattendue. Les mains accompagnaient les phrases, les bouches s'agitaient avec un sérieux presque professionnel, comme si chacun tentait de prouver qu'il vivait plus fort que les autres. Par instants, entre une anecdote interminable de George et une éternelle diatribe de Sarah, Dom surprenait des coups d'œil clandestins jetés furtivement sur des cartes dissimulées.
Partout, des sourires innocents et des éclats de rire tonitruants. Un arc-en-ciel de breuvages coulait des bouteilles vers les verres, comme un rituel préparatoire. La soirée prenait forme dans un chaos raffiné, indéchiffrable pour quiconque n'appartenant pas au groupe. À Shibuya, cette même scène s'était jouée des dizaines, des centaines de fois, dans d'innombrables endroits, avec toujours les mêmes acteurs.
À mesure que les cartes se révélaient, les regards se faisaient plus insistants, cherchant déjà des victimes. La sueur perlait, sautait d'un front à l'autre, se dissolvait dans l'air. Dom arriva à la dernière carte, celle qui offrait seize gorgées à distribuer sans pitié. Son regard se fixa sur George avec une jubilation presque (profondément) malveillante. Il savait parfaitement ce que cela impliquait. Des cris, des protestations, et une nudité jugée tout à fait nécessaire dans ce contexte s'ensuivirent tandis que George acceptait son sort.
À minuit trente-six, tandis que la nuit avalait peu à peu le jour, un joueur à la tête d'ornithorynque commença son cérémonial : « Il faut y aller ! » Les chaussures éparpillées dans la pièce provoquaient invariablement chez lui une fureur inexplicable. S'ensuivit une avalanche de piques verbales, chaque salve plus rapide et tonitruante que la précédente. Les autres joueurs, entendant les premiers signaux de ce départ inévitable, se réfugièrent à l'écart afin d'ingurgiter le plus rapidement possible ces mélanges d'alcools artisanaux.
Dix minutes plus tard, ils se retrouvèrent dans les rues venteuses de Shibuya, respectueux de l'ornithorynque maintenant qu'un peu de structure et d'organisation étaient requises afin de trouver le club. Cette transition, ce changement d'atmosphère, avait quelque chose de sacré et ne perdait jamais de sa saveur.
Marchant d'un pas vif devant des restaurants clos, des bars assourdissants et une entreprise d'agrafeuses, ils se frayèrent un chemin à travers les tentacules de Shibuya jusqu'à atteindre la queue du club. Après quelques banalités échangées avec le videur, quelques plaisanteries sur la photo de la carte d'identité de l'ornithorynque, et un dépôt expéditif des vestes dans un casier graisseux, leurs jambes frémissaient déjà à l'idée du véritable commencement de la nuit.
À peine entrés, ils furent engloutis par une foule tourbillonnante de lumières, de corps et de musique. Des mélodies électroniques disparates se mêlaient, se démêlaient, s'élevaient puis s'effondraient avec une intensité presque irréelle. Au milieu de la longue pièce, le corps d'un homme chauve luisait sur scène, ses mouvements en parfaite symbiose avec les sons qu'il façonnait à coups de platines, de potentiomètres et de boutons. On aurait dit que son corps beige clair avait quitté l'état solide pour devenir liquide : ses bras virevoltaient sans contrainte, son torse oscillait de droite à gauche. Le contour de son corps se modifiait sans cesse, aucune forme ne subsistant assez longtemps pour être saisie. Ses os semblaient soumis à son esprit, comme si son bras droit pouvait s'étendre jusqu'aux toilettes et le gauche jusqu'au robinet d'Asahi.
La salle elle-même suivait ce mouvement. Elle n'était plus qu'une masse unique, vibrante, oscillant à l'unisson. Les joueurs, engloutis dans ce flux, se heurtaient, riaient, sautaient comme six crevettes perdues dans une marée infinie.
RECIT COURT
Shibuya Dancing
Skander Lejmi
Dom sonna à l'interphone une deuxième fois après trois longues minutes d'attente au pied de l'immeuble. Une irritation sourde montait. Quelques heures auparavant, il avait défendu avec une ferveur disproportionnée sa théorie du dosage parfait de pommes de terre pour une purée respectable, avant de décréter que le silence était la seule issue honorable devant ses amis sans pitié. Mais tout cela appartenait désormais au passé : l'attente de la soirée à venir avait ce pouvoir rare de rendre toute querelle immédiatement obsolète.
Samedi dernier, ils traînaient dans un bar près de leur Airbnb quand un Japonais excentrique les avait abordés pour leur parler d'un DJ « à suivre absolument ». Ils n'avaient réellement compris qu'au moment où il s'était mis à tapoter frénétiquement l'affiche collée dans le fumoir, après un long ballet de regards hésitants, symptomatiques d'une barrière linguistique infranchissable. Malgré tout, la certitude presque solennelle qui émanait de l'homme avait suffi à les convaincre, et les confirmations de billets avaient aussitôt jailli sur leurs téléphones. S'ensuivirent, bien sûr, d'interminables disputes de remboursements, l'un d'eux (George) invoquant une tournée jamais rendue, remontant à plusieurs années.
La soirée tant attendue était enfin arrivée.
« Ohhh ! » lança dans sa direction un individu encapuchonné, sur un ton fiévreux. Dom, fidèle à ses réflexes, se crispa aussitôt, serrant contre lui un sac qui n'existait pas, avant de se détendre en reconnaissant le visage familier. Quelques appels passés à la volée, des éclats de rire échangés depuis la fenêtre du troisième étage, et ils montèrent l'escalier à toute vitesse pour se retrouver autour de la table du salon. Les cartes, étalées devant eux, formaient une structure arborescente. Dom jeta un coup d'œil rapide à son jeu (trois deux et un sept de cœur), prenant soin de ne rien laisser transparaître.
Autour de lui, les conversations se succédaient avec une intensité presque diplomatique. La musique électro, en nappes continues, donnait aux propos les plus insignifiants une gravité inattendue. Les mains accompagnaient les phrases, les bouches s'agitaient avec un sérieux presque professionnel, comme si chacun tentait de prouver qu'il vivait plus fort que les autres. Par instants, entre une anecdote interminable de George et une éternelle diatribe de Sarah, Dom surprenait des coups d'œil clandestins jetés furtivement sur des cartes dissimulées.
Partout, des sourires innocents et des éclats de rire tonitruants. Un arc-en-ciel de breuvages coulait des bouteilles vers les verres, comme un rituel préparatoire. La soirée prenait forme dans un chaos raffiné, indéchiffrable pour quiconque n'appartenant pas au groupe. À Shibuya, cette même scène s'était jouée des dizaines, des centaines de fois, dans d'innombrables endroits, avec toujours les mêmes acteurs.
À mesure que les cartes se révélaient, les regards se faisaient plus insistants, cherchant déjà des victimes. La sueur perlait, sautait d'un front à l'autre, se dissolvait dans l'air. Dom arriva à la dernière carte, celle qui offrait seize gorgées à distribuer sans pitié. Son regard se fixa sur George avec une jubilation presque (profondément) malveillante. Il savait parfaitement ce que cela impliquait. Des cris, des protestations, et une nudité jugée tout à fait nécessaire dans ce contexte s'ensuivirent tandis que George acceptait son sort.
À minuit trente-six, tandis que la nuit avalait peu à peu le jour, un joueur à la tête d'ornithorynque commença son cérémonial : « Il faut y aller ! » Les chaussures éparpillées dans la pièce provoquaient invariablement chez lui une fureur inexplicable. S'ensuivit une avalanche de piques verbales, chaque salve plus rapide et tonitruante que la précédente. Les autres joueurs, entendant les premiers signaux de ce départ inévitable, se réfugièrent à l'écart afin d'ingurgiter le plus rapidement possible ces mélanges d'alcools artisanaux.
Dix minutes plus tard, ils se retrouvèrent dans les rues venteuses de Shibuya, respectueux de l'ornithorynque maintenant qu'un peu de structure et d'organisation étaient requises afin de trouver le club. Cette transition, ce changement d'atmosphère, avait quelque chose de sacré et ne perdait jamais de sa saveur.
Marchant d'un pas vif devant des restaurants clos, des bars assourdissants et une entreprise d'agrafeuses, ils se frayèrent un chemin à travers les tentacules de Shibuya jusqu'à atteindre la queue du club. Après quelques banalités échangées avec le videur, quelques plaisanteries sur la photo de la carte d'identité de l'ornithorynque, et un dépôt expéditif des vestes dans un casier graisseux, leurs jambes frémissaient déjà à l'idée du véritable commencement de la nuit.
À peine entrés, ils furent engloutis par une foule tourbillonnante de lumières, de corps et de musique. Des mélodies électroniques disparates se mêlaient, se démêlaient, s'élevaient puis s'effondraient avec une intensité presque irréelle. Au milieu de la longue pièce, le corps d'un homme chauve luisait sur scène, ses mouvements en parfaite symbiose avec les sons qu'il façonnait à coups de platines, de potentiomètres et de boutons. On aurait dit que son corps beige clair avait quitté l'état solide pour devenir liquide : ses bras virevoltaient sans contrainte, son torse oscillait de droite à gauche. Le contour de son corps se modifiait sans cesse, aucune forme ne subsistant assez longtemps pour être saisie. Ses os semblaient soumis à son esprit, comme si son bras droit pouvait s'étendre jusqu'aux toilettes et le gauche jusqu'au robinet d'Asahi.
La salle elle-même suivait ce mouvement. Elle n'était plus qu'une masse unique, vibrante, oscillant à l'unisson. Les joueurs, engloutis dans ce flux, se heurtaient, riaient, sautaient comme six crevettes perdues dans une marée infinie.
RECIT COURT
Shibuya Dancing
Skander Lejmi
Dom sonna à l'interphone une deuxième fois après trois longues minutes d'attente au pied de l'immeuble. Une irritation sourde montait. Quelques heures auparavant, il avait défendu avec une ferveur disproportionnée sa théorie du dosage parfait de pommes de terre pour une purée respectable, avant de décréter que le silence était la seule issue honorable devant ses amis sans pitié. Mais tout cela appartenait désormais au passé : l'attente de la soirée à venir avait ce pouvoir rare de rendre toute querelle immédiatement obsolète.
Samedi dernier, ils traînaient dans un bar près de leur Airbnb quand un Japonais excentrique les avait abordés pour leur parler d'un DJ « à suivre absolument ». Ils n'avaient réellement compris qu'au moment où il s'était mis à tapoter frénétiquement l'affiche collée dans le fumoir, après un long ballet de regards hésitants, symptomatiques d'une barrière linguistique infranchissable. Malgré tout, la certitude presque solennelle qui émanait de l'homme avait suffi à les convaincre, et les confirmations de billets avaient aussitôt jailli sur leurs téléphones. S'ensuivirent, bien sûr, d'interminables disputes de remboursements, l'un d'eux (George) invoquant une tournée jamais rendue, remontant à plusieurs années.
La soirée tant attendue était enfin arrivée.
« Ohhh ! » lança dans sa direction un individu encapuchonné, sur un ton fiévreux. Dom, fidèle à ses réflexes, se crispa aussitôt, serrant contre lui un sac qui n'existait pas, avant de se détendre en reconnaissant le visage familier. Quelques appels passés à la volée, des éclats de rire échangés depuis la fenêtre du troisième étage, et ils montèrent l'escalier à toute vitesse pour se retrouver autour de la table du salon. Les cartes, étalées devant eux, formaient une structure arborescente. Dom jeta un coup d'œil rapide à son jeu (trois deux et un sept de cœur), prenant soin de ne rien laisser transparaître.
Autour de lui, les conversations se succédaient avec une intensité presque diplomatique. La musique électro, en nappes continues, donnait aux propos les plus insignifiants une gravité inattendue. Les mains accompagnaient les phrases, les bouches s'agitaient avec un sérieux presque professionnel, comme si chacun tentait de prouver qu'il vivait plus fort que les autres. Par instants, entre une anecdote interminable de George et une éternelle diatribe de Sarah, Dom surprenait des coups d'œil clandestins jetés furtivement sur des cartes dissimulées.
Partout, des sourires innocents et des éclats de rire tonitruants. Un arc-en-ciel de breuvages coulait des bouteilles vers les verres, comme un rituel préparatoire. La soirée prenait forme dans un chaos raffiné, indéchiffrable pour quiconque n'appartenant pas au groupe. À Shibuya, cette même scène s'était jouée des dizaines, des centaines de fois, dans d'innombrables endroits, avec toujours les mêmes acteurs.
À mesure que les cartes se révélaient, les regards se faisaient plus insistants, cherchant déjà des victimes. La sueur perlait, sautait d'un front à l'autre, se dissolvait dans l'air. Dom arriva à la dernière carte, celle qui offrait seize gorgées à distribuer sans pitié. Son regard se fixa sur George avec une jubilation presque (profondément) malveillante. Il savait parfaitement ce que cela impliquait. Des cris, des protestations, et une nudité jugée tout à fait nécessaire dans ce contexte s'ensuivirent tandis que George acceptait son sort.
À minuit trente-six, tandis que la nuit avalait peu à peu le jour, un joueur à la tête d'ornithorynque commença son cérémonial : « Il faut y aller ! » Les chaussures éparpillées dans la pièce provoquaient invariablement chez lui une fureur inexplicable. S'ensuivit une avalanche de piques verbales, chaque salve plus rapide et tonitruante que la précédente. Les autres joueurs, entendant les premiers signaux de ce départ inévitable, se réfugièrent à l'écart afin d'ingurgiter le plus rapidement possible ces mélanges d'alcools artisanaux.
Dix minutes plus tard, ils se retrouvèrent dans les rues venteuses de Shibuya, respectueux de l'ornithorynque maintenant qu'un peu de structure et d'organisation étaient requises afin de trouver le club. Cette transition, ce changement d'atmosphère, avait quelque chose de sacré et ne perdait jamais de sa saveur.
Marchant d'un pas vif devant des restaurants clos, des bars assourdissants et une entreprise d'agrafeuses, ils se frayèrent un chemin à travers les tentacules de Shibuya jusqu'à atteindre la queue du club. Après quelques banalités échangées avec le videur, quelques plaisanteries sur la photo de la carte d'identité de l'ornithorynque, et un dépôt expéditif des vestes dans un casier graisseux, leurs jambes frémissaient déjà à l'idée du véritable commencement de la nuit.
À peine entrés, ils furent engloutis par une foule tourbillonnante de lumières, de corps et de musique. Des mélodies électroniques disparates se mêlaient, se démêlaient, s'élevaient puis s'effondraient avec une intensité presque irréelle. Au milieu de la longue pièce, le corps d'un homme chauve luisait sur scène, ses mouvements en parfaite symbiose avec les sons qu'il façonnait à coups de platines, de potentiomètres et de boutons. On aurait dit que son corps beige clair avait quitté l'état solide pour devenir liquide : ses bras virevoltaient sans contrainte, son torse oscillait de droite à gauche. Le contour de son corps se modifiait sans cesse, aucune forme ne subsistant assez longtemps pour être saisie. Ses os semblaient soumis à son esprit, comme si son bras droit pouvait s'étendre jusqu'aux toilettes et le gauche jusqu'au robinet d'Asahi.
La salle elle-même suivait ce mouvement. Elle n'était plus qu'une masse unique, vibrante, oscillant à l'unisson. Les joueurs, engloutis dans ce flux, se heurtaient, riaient, sautaient comme six crevettes perdues dans une marée infinie.
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