Kolkhoze
Anna Canonne
Dans Souvenirs Pieux, le premier tome de la trilogie qu'elle consacre à sa famille, Marguerite Yourcenar, dont la mère est morte en lui donnant naissance, se demande si, l'ayant connue, elle l'aurait aimée : « Tout porte à croire que je l'aurais aimée d'un amour égoïste et distrait, comme la plupart des enfants, puis d'une affection surtout faite d'habitudes, traversée de querelles, de plus en plus mitigée par l'indifférence, comme c'est le cas pour tant d'adultes qui aiment leur mère. Je n'écris pas ceci pour déplaire, mais pour regarder en face ce qui est. »
Pour ceux qui ne se bercent pas d'illusions et regardent en face ce qui est — nul doute qu'Emmanuel Carrère appartient à cette catégorie d'individus, lui qui, de livre en livre, n'a de cesse de traquer la vérité dans ses moindres replis — ces propos frappent par leur honnêteté foncière et leur grande justesse. Du reste, l'auteur de Kolkhoze ne cache ni son admiration pour Marguerite Yourcenar, dont « la hauteur de vue, le sens de la perspective historique, les majestueux travellings avant qui, partant des étoiles mortes, resserrent le champ jusqu'au premier homme » lui servirent de guide pour l'écriture de son livre, ni leur proximité de vue : « Si je suis ma pente, je suis donc mal parti pour faire de ce récit le monument de piété filiale que j'aimerais qu'il soit. Je m'y engage quand même, en espérant qu'il me surprendra, qu'en forant dans la croûte de rancune et de malentendus stratifiée depuis plus de cinquante ans j'accéderai à ce qui doit être la source de ce livre : l'amour sans limite qui nous a unis dans mon enfance. Mais dire cela, c'est prétendre encore savoir ce que j'attends, alors que ce que j'attends c'est l'inattendu, ce que j'espère c'est l'inespéré. »
Il existe néanmoins une différence de taille entre Emmanuel Carrère et Marguerite Yourcenar, c'est que lui, contrairement à elle privée de mère dès sa naissance, a connu l'amour sans limite qui l'a uni à sa mère dans l'enfance, une mère dont il a re-découvert grâce à l'écriture de ce livre combien elle était tendre, aimante, protectrice sans être étouffante. Une mère merveilleuse qui, lors des absences répétées du père écumant les provinces françaises pour le compte d'une compagnie d'assurances, aimait rassembler pour la nuit ses trois enfants autour d'elle dans la chambre conjugale pour y « faire kolkhoze ». En cela, l'inespéré est advenu pour lui comme pour nous. Car le bonheur de l'enfance, l'amour enfoui sous une épaisse couche de chagrin et de ressentiment resurgissent dans une sorte de plénitude au gré de souvenirs dans lesquels le lecteur se reconnaît, dans lesquels il lit sa propre enfance, de sorte que cette vaste fresque aux dimensions d'un siècle et de quatre générations nous transportant en Géorgie et en Ukraine, dans la Russie tsariste, bolchevique, post-communiste et poutinienne, dans la France occupée et dans la France d'immédiate après guerre avec ses collabos voués aux gémonies et ses résistants érigés en héros, est aussi un récit intimiste empreint de gravité et d'une légèreté vivifiante, un texte apaisé et accueillant dans lequel on se coule avec délice.
Si sa mère, Hélène Carrère d'Encausse née Zourabichvili, apatride comme l'étaient ses parents et ses grand-parents chassés de Géorgie et de Russie par la révolution de 1917, si sa mère donc, devenue l'incarnation de la République française et de sa langue, est l'héroïne de Kolkhoze, une autre figure évoluant dans son ombre, un peu effacée, un peu écrasée par la personnalité de sa glorieuse épouse, émerge peu à peu du récit, lui conférant une dimension incroyablement émouvante. C'est cela aussi, l'inespéré pour Emmanuel Carrère : accorder davantage de place dans le récit et en lui-même à son père Louis qui, depuis sa rencontre avec la flamboyante Hélène jusqu'à sa mort, a résolument choisi le côté de sa femme. À commencer par accepter tacitement, sans hésitation ni remords, lui dont le nom était sans tache, sa tache à elle. Cette tache indélébile, Emmanuel Carrère l'a exhumée dans Un Roman Russe. Sa parution il y a près de vingt ans fut un cataclysme familial à l'origine d'une brouille de deux ans avec sa mère, cruellement blessée qu'il y révèle ce qu'elle avait toujours soigneusement occulté : son propre père Georges Zourabichvili enlevé à la libération, puis selon toute probabilité exécuté par des FTP pour faits de collaboration. On ne l'a jamais revu ni vivant ni mort.
Ce désaccord profond entre ce que l'on doit taire et ce que l'on doit révéler, entre mensonge et vérité, fracture la famille en deux, avec de part et d'autre deux visions irréconciliables : Nicolas, l'oncle maternel, considérant que sa mère et sa soeur aînée en lui mentant quand il était enfant, ont tordu à jamais sa vie psychique; Hélène assurant qu'elles l'ont fait pour le protéger. Quant à Emmanuel, qui a choisi son camp à l'adolescence, adopté la vision de son oncle et endossé son obsession de la vérité, on imagine combien ce tiraillement entre deux visions antagonistes, combien ce conflit de loyauté entre son oncle et sa mère dût lui peser. Aussi quand son oncle excédé lui lance : « Hélène n'est pas seulement une historienne de l'Union soviétique : c'est une historienne soviétique », lui rétorque-t-il qu'il est vraiment dur à l'égard de sa soeur, tout en reconnaissant in petto que sa boutade, pour cruelle qu'elle soit, n'en contient pas moins une part de vérité.
Certes, l'oncle Nicolas ne veut pas signifier par là que sa sœur a jamais nourri quelque sympathie à l'égard du régime qui fut à l'origine de la ruine, du démembrement et de l'exil de leurs familles paternelle (géorgienne) et maternelle (russe). Ce qu'il pointe ici, c'est un rapport à la vérité qu'il juge problématique et qui aurait à voir avec la relation orwellienne qu'entretenaient les autorités soviétiques avec la réalité, ce que résume le bolchevik Piatakov dans une formule saisissante : « Un bolchevik, si le Parti lui dit que le blanc est noir et que le noir est blanc, ne doit pas croire ce qu'il voit mais ce que le Parti lui dit de voir. »
Ce que nous rappelle également la phrase de l'oncle Nicolas, c'est qu'Hélène Carrère d'Encausse fut considérée sa vie durant comme l'éminente spécialiste en France de l'URSS puis de la Russie post-soviétique, même si sa conviction, maintes fois assenée, selon laquelle la cupidité, le cynisme de Poutine étaient les garants d'une forme de rationalité suffisante pour l'empêcher de commettre cette folie d'envahir l'Ukraine, fut cruellement démentie par les faits. Mais ce n'est certes pas son fils qui lui jettera la pierre pour cette erreur d'appréciation, car ni lui, ni ses amis russes, ni le lanceur d'alerte Navalny, ni grand-monde à vrai dire ne l'avaient vu venir non plus :
« Nous n'avons pas compris que Poutine n'avait pas seulement le goût des Patek Philippe et des balayettes de chiottes en or massif , mais une vision, et que quand il a déclaré que la chute de l'Empire soviétique était « la plus grande catastrophe géopolitique du XXe siècle », ce n'est pas seulement qu'il ne plaisantait pas : il était bien décidé à y remédier. »
Nul n'est infaillible, surtout en matière d'opinions, mais en revanche très peu de femmes et d'hommes ont la capacité et le talent de rester vivants jusqu'à leur mort, ou, dit autrement, de mourir vivants. J'ai eu la chance de connaître une femme de cette trempe, et j'ai beaucoup pensé à elle en lisant les pages qu'Emmanuel Carrère consacre à la mort de sa mère, d'autant que, clin d'oeil de l'univers, elles ont toutes deux fini leurs jours à leur demande expresse dans la même unité de soins palliatifs : Jeanne Garnier.
« De plus en plus la mort lui apparaissait comme un sacre dont seuls les plus purs sont dignes : beaucoup d'hommes se défont, peu d'hommes meurent ».
Marguerite Yourcenar, Feux.
L'histoire retiendra peut-être, au-delà de son parcours exceptionnel et du sacre suprême — son élection au poste de secrétaire perpétuelle de l'Académie française — qu'Hélène Carrère d'Encausse est entrée dans la mort avec une majestueuse humilité, conférant à ses derniers instants une grandeur qui m'est apparue comme le couronnement d'une vie.
Kolkhoze
Anna Canonne
Dans Souvenirs Pieux, le premier tome de la trilogie qu'elle consacre à sa famille, Marguerite Yourcenar, dont la mère est morte en lui donnant naissance, se demande si, l'ayant connue, elle l'aurait aimée : « Tout porte à croire que je l'aurais aimée d'un amour égoïste et distrait, comme la plupart des enfants, puis d'une affection surtout faite d'habitudes, traversée de querelles, de plus en plus mitigée par l'indifférence, comme c'est le cas pour tant d'adultes qui aiment leur mère. Je n'écris pas ceci pour déplaire, mais pour regarder en face ce qui est. »
Pour ceux qui ne se bercent pas d'illusions et regardent en face ce qui est — nul doute qu'Emmanuel Carrère appartient à cette catégorie d'individus, lui qui, de livre en livre, n'a de cesse de traquer la vérité dans ses moindres replis — ces propos frappent par leur honnêteté foncière et leur grande justesse. Du reste, l'auteur de Kolkhoze ne cache ni son admiration pour Marguerite Yourcenar, dont « la hauteur de vue, le sens de la perspective historique, les majestueux travellings avant qui, partant des étoiles mortes, resserrent le champ jusqu'au premier homme » lui servirent de guide pour l'écriture de son livre, ni leur proximité de vue : « Si je suis ma pente, je suis donc mal parti pour faire de ce récit le monument de piété filiale que j'aimerais qu'il soit. Je m'y engage quand même, en espérant qu'il me surprendra, qu'en forant dans la croûte de rancune et de malentendus stratifiée depuis plus de cinquante ans j'accéderai à ce qui doit être la source de ce livre : l'amour sans limite qui nous a unis dans mon enfance. Mais dire cela, c'est prétendre encore savoir ce que j'attends, alors que ce que j'attends c'est l'inattendu, ce que j'espère c'est l'inespéré. »
Il existe néanmoins une différence de taille entre Emmanuel Carrère et Marguerite Yourcenar, c'est que lui, contrairement à elle privée de mère dès sa naissance, a connu l'amour sans limite qui l'a uni à sa mère dans l'enfance, une mère dont il a re-découvert grâce à l'écriture de ce livre combien elle était tendre, aimante, protectrice sans être étouffante. Une mère merveilleuse qui, lors des absences répétées du père écumant les provinces françaises pour le compte d'une compagnie d'assurances, aimait rassembler pour la nuit ses trois enfants autour d'elle dans la chambre conjugale pour y « faire kolkhoze ». En cela, l'inespéré est advenu pour lui comme pour nous. Car le bonheur de l'enfance, l'amour enfoui sous une épaisse couche de chagrin et de ressentiment resurgissent dans une sorte de plénitude au gré de souvenirs dans lesquels le lecteur se reconnaît, dans lesquels il lit sa propre enfance, de sorte que cette vaste fresque aux dimensions d'un siècle et de quatre générations nous transportant en Géorgie et en Ukraine, dans la Russie tsariste, bolchevique, post-communiste et poutinienne, dans la France occupée et dans la France d'immédiate après guerre avec ses collabos voués aux gémonies et ses résistants érigés en héros, est aussi un récit intimiste empreint de gravité et d'une légèreté vivifiante, un texte apaisé et accueillant dans lequel on se coule avec délice.
Si sa mère, Hélène Carrère d'Encausse née Zourabichvili, apatride comme l'étaient ses parents et ses grand-parents chassés de Géorgie et de Russie par la révolution de 1917, si sa mère donc, devenue l'incarnation de la République française et de sa langue, est l'héroïne de Kolkhoze, une autre figure évoluant dans son ombre, un peu effacée, un peu écrasée par la personnalité de sa glorieuse épouse, émerge peu à peu du récit, lui conférant une dimension incroyablement émouvante. C'est cela aussi, l'inespéré pour Emmanuel Carrère : accorder davantage de place dans le récit et en lui-même à son père Louis qui, depuis sa rencontre avec la flamboyante Hélène jusqu'à sa mort, a résolument choisi le côté de sa femme. À commencer par accepter tacitement, sans hésitation ni remords, lui dont le nom était sans tache, sa tache à elle. Cette tache indélébile, Emmanuel Carrère l'a exhumée dans Un Roman Russe. Sa parution il y a près de vingt ans fut un cataclysme familial à l'origine d'une brouille de deux ans avec sa mère, cruellement blessée qu'il y révèle ce qu'elle avait toujours soigneusement occulté : son propre père Georges Zourabichvili enlevé à la libération, puis selon toute probabilité exécuté par des FTP pour faits de collaboration. On ne l'a jamais revu ni vivant ni mort.
Ce désaccord profond entre ce que l'on doit taire et ce que l'on doit révéler, entre mensonge et vérité, fracture la famille en deux, avec de part et d'autre deux visions irréconciliables : Nicolas, l'oncle maternel, considérant que sa mère et sa soeur aînée en lui mentant quand il était enfant, ont tordu à jamais sa vie psychique; Hélène assurant qu'elles l'ont fait pour le protéger. Quant à Emmanuel, qui a choisi son camp à l'adolescence, adopté la vision de son oncle et endossé son obsession de la vérité, on imagine combien ce tiraillement entre deux visions antagonistes, combien ce conflit de loyauté entre son oncle et sa mère dût lui peser. Aussi quand son oncle excédé lui lance : « Hélène n'est pas seulement une historienne de l'Union soviétique : c'est une historienne soviétique », lui rétorque-t-il qu'il est vraiment dur à l'égard de sa soeur, tout en reconnaissant in petto que sa boutade, pour cruelle qu'elle soit, n'en contient pas moins une part de vérité.
Certes, l'oncle Nicolas ne veut pas signifier par là que sa sœur a jamais nourri quelque sympathie à l'égard du régime qui fut à l'origine de la ruine, du démembrement et de l'exil de leurs familles paternelle (géorgienne) et maternelle (russe). Ce qu'il pointe ici, c'est un rapport à la vérité qu'il juge problématique et qui aurait à voir avec la relation orwellienne qu'entretenaient les autorités soviétiques avec la réalité, ce que résume le bolchevik Piatakov dans une formule saisissante : « Un bolchevik, si le Parti lui dit que le blanc est noir et que le noir est blanc, ne doit pas croire ce qu'il voit mais ce que le Parti lui dit de voir. »
Ce que nous rappelle également la phrase de l'oncle Nicolas, c'est qu'Hélène Carrère d'Encausse fut considérée sa vie durant comme l'éminente spécialiste en France de l'URSS puis de la Russie post-soviétique, même si sa conviction, maintes fois assenée, selon laquelle la cupidité, le cynisme de Poutine étaient les garants d'une forme de rationalité suffisante pour l'empêcher de commettre cette folie d'envahir l'Ukraine, fut cruellement démentie par les faits. Mais ce n'est certes pas son fils qui lui jettera la pierre pour cette erreur d'appréciation, car ni lui, ni ses amis russes, ni le lanceur d'alerte Navalny, ni grand-monde à vrai dire ne l'avaient vu venir non plus :
« Nous n'avons pas compris que Poutine n'avait pas seulement le goût des Patek Philippe et des balayettes de chiottes en or massif , mais une vision, et que quand il a déclaré que la chute de l'Empire soviétique était « la plus grande catastrophe géopolitique du XXe siècle », ce n'est pas seulement qu'il ne plaisantait pas : il était bien décidé à y remédier. »
Nul n'est infaillible, surtout en matière d'opinions, mais en revanche très peu de femmes et d'hommes ont la capacité et le talent de rester vivants jusqu'à leur mort, ou, dit autrement, de mourir vivants. J'ai eu la chance de connaître une femme de cette trempe, et j'ai beaucoup pensé à elle en lisant les pages qu'Emmanuel Carrère consacre à la mort de sa mère, d'autant que, clin d'oeil de l'univers, elles ont toutes deux fini leurs jours à leur demande expresse dans la même unité de soins palliatifs : Jeanne Garnier.
« De plus en plus la mort lui apparaissait comme un sacre dont seuls les plus purs sont dignes : beaucoup d'hommes se défont, peu d'hommes meurent ».
Marguerite Yourcenar, Feux.
L'histoire retiendra peut-être, au-delà de son parcours exceptionnel et du sacre suprême — son élection au poste de secrétaire perpétuelle de l'Académie française — qu'Hélène Carrère d'Encausse est entrée dans la mort avec une majestueuse humilité, conférant à ses derniers instants une grandeur qui m'est apparue comme le couronnement d'une vie.
Kolkhoze
Anna Canonne
Dans Souvenirs Pieux, le premier tome de la trilogie qu'elle consacre à sa famille, Marguerite Yourcenar, dont la mère est morte en lui donnant naissance, se demande si, l'ayant connue, elle l'aurait aimée : « Tout porte à croire que je l'aurais aimée d'un amour égoïste et distrait, comme la plupart des enfants, puis d'une affection surtout faite d'habitudes, traversée de querelles, de plus en plus mitigée par l'indifférence, comme c'est le cas pour tant d'adultes qui aiment leur mère. Je n'écris pas ceci pour déplaire, mais pour regarder en face ce qui est. »
Pour ceux qui ne se bercent pas d'illusions et regardent en face ce qui est — nul doute qu'Emmanuel Carrère appartient à cette catégorie d'individus, lui qui, de livre en livre, n'a de cesse de traquer la vérité dans ses moindres replis — ces propos frappent par leur honnêteté foncière et leur grande justesse. Du reste, l'auteur de Kolkhoze ne cache ni son admiration pour Marguerite Yourcenar, dont « la hauteur de vue, le sens de la perspective historique, les majestueux travellings avant qui, partant des étoiles mortes, resserrent le champ jusqu'au premier homme » lui servirent de guide pour l'écriture de son livre, ni leur proximité de vue : « Si je suis ma pente, je suis donc mal parti pour faire de ce récit le monument de piété filiale que j'aimerais qu'il soit. Je m'y engage quand même, en espérant qu'il me surprendra, qu'en forant dans la croûte de rancune et de malentendus stratifiée depuis plus de cinquante ans j'accéderai à ce qui doit être la source de ce livre : l'amour sans limite qui nous a unis dans mon enfance. Mais dire cela, c'est prétendre encore savoir ce que j'attends, alors que ce que j'attends c'est l'inattendu, ce que j'espère c'est l'inespéré. »
Il existe néanmoins une différence de taille entre Emmanuel Carrère et Marguerite Yourcenar, c'est que lui, contrairement à elle privée de mère dès sa naissance, a connu l'amour sans limite qui l'a uni à sa mère dans l'enfance, une mère dont il a re-découvert grâce à l'écriture de ce livre combien elle était tendre, aimante, protectrice sans être étouffante. Une mère merveilleuse qui, lors des absences répétées du père écumant les provinces françaises pour le compte d'une compagnie d'assurances, aimait rassembler pour la nuit ses trois enfants autour d'elle dans la chambre conjugale pour y « faire kolkhoze ». En cela, l'inespéré est advenu pour lui comme pour nous. Car le bonheur de l'enfance, l'amour enfoui sous une épaisse couche de chagrin et de ressentiment resurgissent dans une sorte de plénitude au gré de souvenirs dans lesquels le lecteur se reconnaît, dans lesquels il lit sa propre enfance, de sorte que cette vaste fresque aux dimensions d'un siècle et de quatre générations nous transportant en Géorgie et en Ukraine, dans la Russie tsariste, bolchevique, post-communiste et poutinienne, dans la France occupée et dans la France d'immédiate après guerre avec ses collabos voués aux gémonies et ses résistants érigés en héros, est aussi un récit intimiste empreint de gravité et d'une légèreté vivifiante, un texte apaisé et accueillant dans lequel on se coule avec délice.
Si sa mère, Hélène Carrère d'Encausse née Zourabichvili, apatride comme l'étaient ses parents et ses grand-parents chassés de Géorgie et de Russie par la révolution de 1917, si sa mère donc, devenue l'incarnation de la République française et de sa langue, est l'héroïne de Kolkhoze, une autre figure évoluant dans son ombre, un peu effacée, un peu écrasée par la personnalité de sa glorieuse épouse, émerge peu à peu du récit, lui conférant une dimension incroyablement émouvante. C'est cela aussi, l'inespéré pour Emmanuel Carrère : accorder davantage de place dans le récit et en lui-même à son père Louis qui, depuis sa rencontre avec la flamboyante Hélène jusqu'à sa mort, a résolument choisi le côté de sa femme. À commencer par accepter tacitement, sans hésitation ni remords, lui dont le nom était sans tache, sa tache à elle. Cette tache indélébile, Emmanuel Carrère l'a exhumée dans Un Roman Russe. Sa parution il y a près de vingt ans fut un cataclysme familial à l'origine d'une brouille de deux ans avec sa mère, cruellement blessée qu'il y révèle ce qu'elle avait toujours soigneusement occulté : son propre père Georges Zourabichvili enlevé à la libération, puis selon toute probabilité exécuté par des FTP pour faits de collaboration. On ne l'a jamais revu ni vivant ni mort.
Ce désaccord profond entre ce que l'on doit taire et ce que l'on doit révéler, entre mensonge et vérité, fracture la famille en deux, avec de part et d'autre deux visions irréconciliables : Nicolas, l'oncle maternel, considérant que sa mère et sa soeur aînée en lui mentant quand il était enfant, ont tordu à jamais sa vie psychique; Hélène assurant qu'elles l'ont fait pour le protéger. Quant à Emmanuel, qui a choisi son camp à l'adolescence, adopté la vision de son oncle et endossé son obsession de la vérité, on imagine combien ce tiraillement entre deux visions antagonistes, combien ce conflit de loyauté entre son oncle et sa mère dût lui peser. Aussi quand son oncle excédé lui lance : « Hélène n'est pas seulement une historienne de l'Union soviétique : c'est une historienne soviétique », lui rétorque-t-il qu'il est vraiment dur à l'égard de sa soeur, tout en reconnaissant in petto que sa boutade, pour cruelle qu'elle soit, n'en contient pas moins une part de vérité.
Certes, l'oncle Nicolas ne veut pas signifier par là que sa sœur a jamais nourri quelque sympathie à l'égard du régime qui fut à l'origine de la ruine, du démembrement et de l'exil de leurs familles paternelle (géorgienne) et maternelle (russe). Ce qu'il pointe ici, c'est un rapport à la vérité qu'il juge problématique et qui aurait à voir avec la relation orwellienne qu'entretenaient les autorités soviétiques avec la réalité, ce que résume le bolchevik Piatakov dans une formule saisissante : « Un bolchevik, si le Parti lui dit que le blanc est noir et que le noir est blanc, ne doit pas croire ce qu'il voit mais ce que le Parti lui dit de voir. »
Ce que nous rappelle également la phrase de l'oncle Nicolas, c'est qu'Hélène Carrère d'Encausse fut considérée sa vie durant comme l'éminente spécialiste en France de l'URSS puis de la Russie post-soviétique, même si sa conviction, maintes fois assenée, selon laquelle la cupidité, le cynisme de Poutine étaient les garants d'une forme de rationalité suffisante pour l'empêcher de commettre cette folie d'envahir l'Ukraine, fut cruellement démentie par les faits. Mais ce n'est certes pas son fils qui lui jettera la pierre pour cette erreur d'appréciation, car ni lui, ni ses amis russes, ni le lanceur d'alerte Navalny, ni grand-monde à vrai dire ne l'avaient vu venir non plus :
« Nous n'avons pas compris que Poutine n'avait pas seulement le goût des Patek Philippe et des balayettes de chiottes en or massif , mais une vision, et que quand il a déclaré que la chute de l'Empire soviétique était « la plus grande catastrophe géopolitique du XXe siècle », ce n'est pas seulement qu'il ne plaisantait pas : il était bien décidé à y remédier. »
Nul n'est infaillible, surtout en matière d'opinions, mais en revanche très peu de femmes et d'hommes ont la capacité et le talent de rester vivants jusqu'à leur mort, ou, dit autrement, de mourir vivants. J'ai eu la chance de connaître une femme de cette trempe, et j'ai beaucoup pensé à elle en lisant les pages qu'Emmanuel Carrère consacre à la mort de sa mère, d'autant que, clin d'oeil de l'univers, elles ont toutes deux fini leurs jours à leur demande expresse dans la même unité de soins palliatifs : Jeanne Garnier.
« De plus en plus la mort lui apparaissait comme un sacre dont seuls les plus purs sont dignes : beaucoup d'hommes se défont, peu d'hommes meurent ».
Marguerite Yourcenar, Feux.
L'histoire retiendra peut-être, au-delà de son parcours exceptionnel et du sacre suprême — son élection au poste de secrétaire perpétuelle de l'Académie française — qu'Hélène Carrère d'Encausse est entrée dans la mort avec une majestueuse humilité, conférant à ses derniers instants une grandeur qui m'est apparue comme le couronnement d'une vie.
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